Terrorisme en Afrique : Du Sahel au golfe de Guinée, l’urgence d’un front commun
Face aux ravages du terrorisme en Afrique de l'ouest, les Etats membres doivent imaginer une synergie d'actions.

La menace terroriste en Afrique a changé de dimension. Elle n’est plus une crise circonscrite à quelques territoires sahéliens. Du Mali au Burkina Faso, du Niger au Nigeria, jusqu’aux frontières septentrionales du Bénin, du Togo, du Ghana et de la Côte d’Ivoire, se dessine désormais un vaste espace de vulnérabilité. Pour les pays côtiers, la question n’est donc plus de savoir si la crise du Sahel les concerne, mais jusqu’où elle peut progresser et surtout comment l’empêcher de s’enraciner.
Les violences enregistrées ces dernières années montrent que les groupes armés ont développé une capacité d’adaptation redoutable. Ils profitent des frontières difficiles à contrôler, des trafics, des économies clandestines, des conflits communautaires et de la faiblesse de la présence publique dans certaines zones. Ils ne cherchent plus uniquement à frapper. Ils tentent aussi de contrôler des routes, imposer leur influence, perturber les économies locales, recruter, collecter des ressources et créer progressivement des zones où l’autorité de l’État devient contestée.
Le Burkina Faso, le Mali et le Niger restent au centre de cette crise, tandis que le Nigeria demeure confronté à plusieurs foyers d’insécurité. Mais la pression exercée vers les pays du golfe de Guinée constitue désormais l’une des évolutions les plus préoccupantes. Le Bénin et le Togo ont déjà subi les conséquences de cette progression. Chaque implantation réussie plus au Sud rapproche davantage la menace des grands centres économiques et des corridors commerciaux qui structurent l’Afrique de l’Ouest.
Cette évolution doit être prise très au sérieux en Côte d’Ivoire. Le pays partage de longues frontières avec le Mali et le Burkina Faso et demeure un pôle économique majeur de la sous-région. Après l’attentat de Grand-Bassam en 2016 et les attaques enregistrées dans le Nord au début de la décennie, les autorités ont renforcé les dispositifs militaires, le renseignement et la surveillance des zones frontalières. Mais la prochaine étape doit aller encore plus loin. La bataille contre le terrorisme se gagne certes avec des forces de défense efficaces, mais elle se gagne aussi dans les villages, les écoles, les centres de santé, les marchés et auprès d’une jeunesse qui doit pouvoir croire en son avenir.
C’est probablement le principal enseignement de la crise sahélienne. Lorsqu’un territoire cumule chômage, pauvreté, sentiment d’abandon, conflits locaux, trafics et faiblesse des services publics, les groupes extrémistes disposent d’un environnement qu’ils peuvent chercher à exploiter. À l’inverse, une population qui fait confiance à ses institutions devient l’un des meilleurs systèmes d’alerte précoce dont puisse disposer un État. Investir dans le développement du Nord ivoirien relève donc autant de la politique sociale que de la stratégie de sécurité nationale.
La Côte d’Ivoire doit ainsi continuer à faire de ses régions frontalières un véritable bouclier économique et social. Routes, électrification, eau potable, écoles, centres de santé, formation professionnelle, agriculture, commerce et emploi des jeunes constituent des investissements de sécurité autant que de développement. Un jeune qui possède une qualification, une activité économique et une perspective d’avenir est beaucoup plus difficile à attirer dans les réseaux criminels et extrémistes.
Mais aucun pays côtier ne pourra durablement construire sa sécurité derrière ses seules frontières. Une attaque préparée dans un pays peut être financée dans un autre, emprunter les routes d’un troisième et viser un quatrième. Le renseignement doit donc circuler plus rapidement que les groupes armés. Les contrôles financiers doivent suivre les réseaux de financement. Les forces de sécurité doivent pouvoir coordonner leurs actions et les États doivent combattre simultanément le terrorisme, les trafics d’armes, l’orpaillage clandestin, la contrebande et les autres économies criminelles susceptibles d’alimenter l’instabilité.
C’est ici que les divisions politiques entre la CEDEAO et les pays de l’Alliance des États du Sahel deviennent particulièrement préoccupantes. Les désaccords diplomatiques peuvent être profonds, mais la géographie, elle, ne change pas. Le Mali, le Burkina Faso, le Niger et les États côtiers resteront voisins. Le terrorisme ne reconnaît ni les communiqués diplomatiques, ni les appartenances institutionnelles, ni les querelles de souveraineté. Rompre durablement les mécanismes de coopération sécuritaire reviendrait à offrir aux groupes armés les espaces de rupture dont ils ont précisément besoin.
Il faut donc préserver un minimum stratégique entre les États, quelles que soient leurs divergences politiques. Partage du renseignement, surveillance coordonnée des frontières, lutte contre les financements illicites, coopération judiciaire et échanges entre forces de défense doivent rester possibles. L’Afrique de l’Ouest ne peut pas se permettre d’avoir deux architectures de sécurité qui s’ignorent pendant que ses adversaires, eux, circulent d’un espace à l’autre.
L’enjeu dépasse même la sécurité. Une extension durable du terrorisme vers le golfe de Guinée menacerait les investissements, les échanges commerciaux, les corridors reliant les ports d’Abidjan, Tema, Lomé et Cotonou aux pays de l’hinterland. Elle pourrait également accélérer les déplacements de populations, peser sur les budgets publics et détourner vers la défense des ressources indispensables à l’éducation, à la santé et aux infrastructures. Chaque kilomètre gagné par l’instabilité possède donc un coût humain, mais aussi économique.
La Côte d’Ivoire a toutefois une carte importante à jouer. Sa puissance économique, ses infrastructures, son expérience sécuritaire et sa position géographique peuvent lui permettre de devenir l’un des pôles de prévention et de coopération de l’Afrique de l’Ouest. Mais cela suppose une stratégie de long terme combinant fermeté militaire, renseignement, diplomatie, développement des frontières et cohésion nationale. Il faut empêcher la menace de s’installer plutôt que d’attendre qu’elle devienne suffisamment forte pour devoir la combattre sur plusieurs fronts.
Le Sahel et le golfe de Guinée ne peuvent finalement plus être considérés comme deux espaces sécuritaires distincts. Ils appartiennent à une même profondeur stratégique. Ce qui déstabilise Ouagadougou, Bamako ou Niamey finit par produire des conséquences à Abidjan, Accra, Lomé ou Cotonou. La sécurité des uns dépend désormais directement de la stabilité des autres.
L’Afrique de l’Ouest doit donc dépasser ses fractures pour construire une réponse commune. Car face au terrorisme, aucune frontière ne constitue à elle seule une muraille. La véritable première ligne de défense des pays côtiers commence aujourd’hui bien avant leurs frontières. Et si le Sahel venait à perdre durablement la bataille de la stabilité, le golfe de Guinée ne pourrait raisonnablement croire qu’il en sortirait indemne.
Ferdinand Yao
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