CEDEAO–AES : PEUT-ON DIVORCER POLITIQUEMENT SANS SE SÉPARER ÉCONOMIQUEMENT ?
Les pays de l'Aes et ceux de la Cedeao se côtoient et l'on observe qu'ils sont toujours liés par des intérêts communs.

La rupture politique entre la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et les trois pays de l’Alliance des États du Sahel, le Mali, le Burkina Faso et le Niger, a profondément modifié l’architecture régionale. Mais derrière la séparation institutionnelle demeure une réalité beaucoup plus difficile à effacer, celle de plusieurs décennies d’interdépendance économique, commerciale, monétaire, humaine et logistique. La question est désormais de savoir jusqu’où cette rupture peut aller sans fragiliser les intérêts des populations et des économies des deux ensembles.
La géographie impose d’abord ses propres règles. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont des pays enclavés dont une partie importante des échanges internationaux dépend des corridors traversant les États côtiers. Abidjan, Tema, Lomé, Cotonou et Dakar constituent des portes naturelles vers les marchés mondiaux. Camions, marchandises, hydrocarbures et produits alimentaires circulent quotidiennement entre le Sahel et le golfe de Guinée. Les décisions politiques peuvent modifier les institutions, mais elles ne déplacent ni les ports ni les frontières.
Pour la Côte d’Ivoire, cette interdépendance revêt une importance particulière. Le corridor Abidjan-Bamako constitue depuis longtemps un axe majeur du commerce sous-régional, tandis que les échanges avec le Burkina Faso occupent également une place importante dans les flux terrestres ivoiriens. Les activités portuaires, le transport routier, la logistique, le commerce et de nombreux emplois dépendent directement ou indirectement de cette circulation. Une dégradation durable des relations économiques aurait donc un coût qui ne serait pas supporté uniquement par les pays de l’AES.
La monnaie constitue une autre singularité de cette séparation. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger restent membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine et continuent de partager le franc CFA avec plusieurs pays demeurés dans la CEDEAO, dont la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Bénin et le Togo. La région se retrouve ainsi dans une configuration inédite où des États ayant quitté une organisation régionale continuent d’appartenir au même espace monétaire que plusieurs de ses membres.
Les liens humains rendent la séparation encore plus complexe. Des millions d’Ouest-Africains vivent, travaillent, commercent ou ont construit leur famille dans un pays différent de celui de leur naissance. Entre la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso et le Mali notamment, les relations migratoires, familiales, culturelles et commerciales remontent à plusieurs générations. Les frontières administratives existent, mais les sociétés ouest-africaines restent profondément imbriquées.
Cette interdépendance explique pourquoi la libre circulation, le transit et la facilitation du commerce demeurent essentiels. Des barrières administratives supplémentaires ou des difficultés aux frontières peuvent rapidement augmenter le coût du transport. Lorsque le transport devient plus cher, la facture finit souvent par être répercutée sur le consommateur à travers les prix des produits alimentaires, des matériaux, des équipements ou de l’énergie.
La sécurité impose également de maintenir des passerelles. Les groupes armés, les trafiquants et les réseaux criminels ne s’arrêtent pas aux appartenances institutionnelles. Le terrorisme au Sahel constitue un défi pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, particulièrement pour les États côtiers. Même séparés politiquement, pays de la CEDEAO et de l’AES ont donc un intérêt commun à partager des informations, sécuriser leurs frontières et empêcher que les divergences diplomatiques ne créent des espaces exploitables par les réseaux criminels.
La véritable question n’est donc peut-être plus de savoir si l’AES reviendra un jour dans la CEDEAO. Elle consiste à déterminer comment deux ensembles politiquement distincts peuvent préserver les mécanismes indispensables au commerce, à la mobilité des populations et à la sécurité collective. L’Afrique de l’Ouest devra probablement inventer une nouvelle forme de coexistence régionale, faite de désaccords politiques assumés mais aussi de coopération pragmatique.
Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu est stratégique. Première puissance économique de l’UEMOA et plateforme portuaire majeure de la sous-région, elle a intérêt à préserver des relations économiques solides avec ses voisins sahéliens tout en défendant l’intégration régionale. La CEDEAO et l’AES peuvent se séparer institutionnellement. Mais l’économie, la géographie, les familles, les routes commerciales et les défis sécuritaires rappellent une évidence. Le divorce politique est possible. La séparation économique totale serait beaucoup plus difficile et probablement bien plus coûteuse.
Suzanne Gaye
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