CEDEAO–AES :L’AFRIQUE DE L’OUEST PEUT-ELLE ÉVITER UNE FRACTURE DURABLE ?
Depuis de longs mois déjà , la Cedeao et l'Aes entretiennent des relations qui ne sont pas du tout au beau fixe.

L’Afrique de l’Ouest traverse l’une des transformations institutionnelles les plus importantes de son histoire récente. Depuis le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO et la consolidation de la Confédération des États du Sahel, deux architectures régionales coexistent désormais dans un même espace humain, économique et sécuritaire. Derrière la rupture institutionnelle demeure pourtant une évidence. Les peuples, les économies et les frontières de la région restent profondément interdépendants.
La séparation politique n’a pas effacé des décennies de circulation et d’intégration. La géographie impose ses propres réalités. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger sont des pays enclavés dont une partie importante des échanges dépend des corridors reliant le Sahel aux ports du golfe de Guinée. Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin ou Sénégal entretiennent parallèlement d’importantes relations commerciales et humaines avec ces États. Transporteurs, commerçants, agriculteurs, entreprises et familles vivent quotidiennement de cette circulation. Une détérioration durable des relations entre CEDEAO et AES aurait donc un coût largement supérieur aux seuls enjeux institutionnels.
La question sécuritaire rend la coopération encore plus indispensable. Les groupes armés, les trafics et les réseaux criminels ne reconnaissent aucune frontière politique. L’insécurité qui frappe le Sahel constitue également une menace pour les États côtiers. Aucun dispositif régional ne pourra durablement combattre le terrorisme si les renseignements, les forces de sécurité et les mécanismes de prévention fonctionnent dans des espaces totalement cloisonnés. CEDEAO et AES peuvent diverger sur leurs orientations diplomatiques, mais elles demeurent confrontées à des menaces communes.
C’est probablement dans le pragmatisme que se trouve une partie de la solution. L’objectif ne devrait pas nécessairement être de reconstruire l’organisation d’hier, mais d’inventer des mécanismes permettant aux deux ensembles de travailler ensemble là où leurs intérêts convergent. Sécurité transfrontalière, commerce, énergie, infrastructures, transports, santé, agriculture et gestion des ressources naturelles constituent autant de domaines où la coopération reste indispensable.
Le commerce doit être placé au premier rang de ces priorités. Les économies ouest-africaines restent insuffisamment intégrées alors que le continent cherche à développer un vaste marché commun. Ajouter de nouvelles barrières administratives, tarifaires ou logistiques entre le Sahel et les pays côtiers serait économiquement contre-productif. La préservation des corridors, la fluidité douanière, la protection des investissements et la circulation des opérateurs économiques devraient donc être préservées malgré les divergences politiques.
La libre circulation des personnes est tout aussi fondamentale. Bien avant la CEDEAO et l’AES, les populations commerçaient, migraient, se mariaient et construisaient des communautés de part et d’autre des frontières actuelles. Les mêmes familles peuvent avoir des membres à Bamako, Abidjan, Ouagadougou, Dakar, Niamey ou Lomé. Toute politique régionale ignorant cette profondeur humaine risquerait de faire payer aux citoyens le prix de désaccords institutionnels.
Les divergences sont néanmoins réelles. La CEDEAO défend son architecture communautaire et ses mécanismes d’intégration, tandis que les États de l’AES revendiquent une trajectoire autonome mettant en avant la souveraineté, la coopération sécuritaire et la diversification de leurs partenariats internationaux. Ces différences ne disparaîtront pas par de simples déclarations. Il faudra construire un cadre de coexistence suffisamment solide pour permettre la coopération sans demander à chacun de renoncer à ses choix stratégiques.
C’est là que pourrait émerger un nouveau réalisme ouest-africain. Plutôt que de penser la relation CEDEAO–AES uniquement en termes de rupture ou de retour, la région pourrait organiser une coopération à plusieurs niveaux. Les deux ensembles n’ont pas besoin d’être politiquement identiques pour protéger leurs populations, sécuriser leurs frontières, faciliter leurs échanges et développer des infrastructures communes.
La responsabilité des dirigeants est donc considérable. Ils peuvent laisser les divergences politiques créer progressivement deux espaces qui se tournent le dos, ou bâtir une coexistence pragmatique préservant les intérêts essentiels des populations. Le dialogue ne signifie ni renoncement à la souveraineté ni abandon des principes. Il constitue la reconnaissance d’une réalité géographique, économique et humaine.
L’Afrique de l’Ouest peut éviter une fracture durable si elle accepte que ses institutions puissent diverger sans que ses peuples soient séparés. Les organisations changent, les alliances évoluent et les régimes passent. Mais les routes commerciales, les liens familiaux, les défis sécuritaires et la communauté de destin des peuples demeurent. Entre CEDEAO et AES, l’enjeu dépasse désormais la question de savoir qui a raison. Il s’agit de déterminer comment continuer à vivre, circuler, commercer et construire ensemble dans un espace que l’histoire et la géographie ont rendu profondément interdépendant.
Suzanne Gueye
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