Économie

Franc CFA, Eco, monnaies nationales : Où va l’Afrique de l’Ouest monétaire ?

Dans une Afrique de l'ouest marquée par le choc des conceptions et idéologies , la monnaie risque d'être une vraie pomme de discorde.

Par admin3 min de lecture
Partager
L'Afrique de l'ouest risque d'utiliser plusieurs monnaies
L'Afrique de l'ouest risque d'utiliser plusieurs monnaies

L’Afrique de l’Ouest se trouve à un moment singulier de son histoire monétaire. D’un côté, huit États continuent d’utiliser le franc CFA au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine. De l’autre, la CEDEAO maintient l’ambition d’une monnaie commune, l’Eco, tandis que les recompositions politiques provoquées par le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger de l’organisation communautaire alimentent les interrogations sur l’avenir monétaire du Sahel. Entre stabilité, souveraineté et intégration régionale, plusieurs trajectoires semblent désormais se dessiner.

Pour la Côte d’Ivoire, le débat est loin d’être théorique. Le pays appartient à l’UEMOA et partage le franc CFA avec le Bénin, le Burkina Faso, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. La BCEAO continue d’assurer la politique monétaire commune et le franc CFA demeure arrimé à l’euro à une parité fixe de 655,957 FCFA pour un euro. Malgré les bouleversements politiques régionaux, l’architecture monétaire de l’Union continue donc de fonctionner.

Cette stabilité constitue l’un des principaux arguments en faveur du système. Une monnaie commune facilite les transactions entre les pays membres, élimine le risque de change à l’intérieur de l’Union et offre un environnement monétaire relativement prévisible aux entreprises et aux investisseurs. Mais cette stabilité ne suffit plus à éteindre un débat devenu profondément politique sur la souveraineté économique et la capacité des États africains à maîtriser davantage leurs instruments financiers.

 L’Eco devait précisément représenter une nouvelle étape de l’intégration ouest-africaine. Pensé comme une monnaie commune de la CEDEAO, le projet ambitionne de rapprocher des économies utilisant aujourd’hui plusieurs monnaies différentes. Mais créer une monnaie commune exige beaucoup plus qu’un changement de billets. Il faut rapprocher les niveaux d’inflation, les déficits publics, les réserves de change, les politiques budgétaires et les performances économiques de pays dont les structures demeurent très différentes.

 La recomposition politique régionale complique davantage cette ambition. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont quitté la CEDEAO, mais demeurent membres de l’UMOA et continuent d’utiliser le franc CFA. La rupture politique avec la CEDEAO n’a donc pas entraîné automatiquement une rupture monétaire. Une éventuelle monnaie propre à l’espace sahélien constituerait une étape beaucoup plus complexe, nécessitant notamment une banque centrale, des réserves suffisantes, une politique monétaire crédible, des mécanismes de change et surtout la confiance durable des populations, des entreprises et des partenaires commerciaux.

 C’est précisément ici que la souveraineté rencontre la réalité économique. Disposer d’une monnaie indépendante peut offrir davantage d’autonomie dans la conduite de la politique monétaire. Mais cette liberté s’accompagne de responsabilités considérables. Sans discipline budgétaire, réserves solides, institutions crédibles et économie suffisamment productive, une nouvelle monnaie peut être exposée à la dépréciation, à l’inflation et aux mouvements de capitaux.

 À l’inverse, conserver une monnaie stable sans approfondir l’intégration productive soulève une autre interrogation. À quoi sert une monnaie commune si les économies qui la partagent commercent encore insuffisamment entre elles ? Le véritable enjeu dépasse ainsi le nom inscrit sur les billets. Il concerne la capacité de l’Afrique de l’Ouest à construire un grand marché régional, produire davantage localement, développer ses industries, fluidifier ses frontières et renforcer ses infrastructures commerciales.

 Pour la Côte d’Ivoire, première puissance économique de l’UEMOA, toute transformation monétaire majeure aurait des implications considérables. Abidjan doit préserver la stabilité indispensable aux investissements tout en participant à la réflexion sur une intégration monétaire africaine plus ambitieuse. Son industrie, ses banques, ses ports et son rôle de plateforme commerciale régionale lui donnent un intérêt particulier à conserver un espace monétaire prévisible et des échanges fluides avec ses voisins.

 Le débat Franc CFA contre Eco serait donc trop réducteur. La véritable interrogation consiste à déterminer quelle architecture permettra demain de conjuguer stabilité monétaire, souveraineté économique, financement du développement et intégration africaine. Une monnaie ne crée pas à elle seule la puissance économique. Elle en devient véritablement l’instrument lorsqu’elle repose sur des économies productives, des institutions solides, des finances publiques crédibles et un marché régional suffisamment intégré.

 L’Afrique de l’Ouest se retrouve ainsi devant plusieurs chemins. Maintenir et réformer l’espace monétaire existant, réussir progressivement le passage vers l’Eco ou voir émerger de nouvelles architectures autour de blocs politiques distincts. Une multiplication des monnaies pourrait cependant recréer des frontières financières au moment même où le continent cherche à intensifier ses échanges.

 La prochaine bataille monétaire ouest-africaine ne portera donc pas seulement sur le CFA, l’Eco ou une éventuelle nouvelle monnaie. Elle portera sur une question beaucoup plus fondamentale : quelle organisation monétaire permettra à l’Afrique de l’Ouest de transformer sa souveraineté politique en puissance économique réelle ?

Dans nos dossiers

Partager

À lire aussi