ENQUÊTE SOCIÉTÉ : Délinquance en Côte d’Ivoire, les chiffres contre les préjugés
La Côte d'Ivoire déploie de colossaux moyens pour lutter contre le grand banditisme. Et les résultats sont concrets.

Sur Facebook, TikTok, WhatsApp et dans de nombreux espaces de discussion, il suffit désormais d’un fait divers pour que le débat quitte rapidement le terrain judiciaire et bascule vers celui des origines. Une agression, un vol ou une interpellation sont parfois commentés et partagés jusqu’à devenir des arguments visant une communauté entière. Derrière cette multiplication de publications et de commentaires, une question essentielle mérite pourtant d’être posée. Que disent réellement les chiffres sur la délinquance en Côte d’Ivoire ? Répondre sérieusement à cette interrogation suppose de distinguer trois réalités souvent confondues dans le débat public. Le fait divers, la perception de l’insécurité et la réalité statistique de la situation sécuritaire.
Une réalité sécuritaire plus complexe que les réseaux sociaux
Les données communiquées par les autorités invitent d’abord à prendre du recul. Selon le bilan présenté par le Conseil national de sécurité en février 2026, l’indice moyen annuel de sécurité est passé de 3,6 en 2012 à 1,53 en 2025, traduisant une amélioration significative de la situation sécuritaire nationale. Ces chiffres ne signifient évidemment pas que la délinquance a disparu. Vols, agressions, trafics, violences urbaines, cybercriminalité et autres formes de criminalité demeurent des préoccupations réelles auxquelles les pouvoirs publics doivent apporter des réponses constantes. Ils montrent cependant les limites d’une appréciation de la sécurité nationale fondée uniquement sur l’accumulation quotidienne de vidéos, de témoignages et de faits divers sur les réseaux sociaux. Un fil d’actualité n’est pas un baromètre statistique de la criminalité d’un pays.
Du fait divers à l’accusation collective
Le phénomène devient particulièrement préoccupant lorsqu’une infraction commise ou supposément commise par un individu est utilisée pour mettre en cause son groupe d’appartenance réel ou présumé. Le mécanisme est souvent le même. Un individu est accusé d’un acte délictueux. Son patronyme, son accent, sa nationalité ou son origine supposée sont immédiatement mis en avant. Puis, au fil des commentaires, son comportement individuel finit par être présenté comme celui de toute une communauté. Cette généralisation pose un problème fondamental. Dans un État de droit, la responsabilité pénale est individuelle. Un voleur répond de son vol. Un agresseur répond de son agression. Un trafiquant répond de son trafic. Son nom, sa langue, sa religion, son lieu de naissance ou son appartenance communautaire supposée ne peuvent transformer une infraction individuelle en caractéristique collective. La délinquance a des auteurs. Elle n’a pas d’ethnie.
Ce que les statistiques permettent réellement d’affirmer
Une précaution méthodologique s’impose également. Les données publiques disponibles sur la sécurité en Côte d’Ivoire ne permettent pas d’établir sérieusement qu’une communauté ethnique serait, par nature, davantage impliquée dans la délinquance qu’une autre. Attribuer la criminalité à une population entière sans statistiques représentatives, sans méthodologie transparente et sans données vérifiables relève donc davantage du préjugé que de l’analyse. Cela ne signifie nullement qu’il faille minimiser ou dissimuler les réalités criminelles. Une démocratie doit pouvoir parler ouvertement de l’insécurité, des bandes organisées, des trafics, de la cybercriminalité, des violences urbaines et des insuffisances des politiques de prévention. Mais elle doit le faire à partir de faits établis. Nommer la criminalité est nécessaire. Fabriquer une culpabilité collective est dangereux.
Quand les réseaux sociaux déforment la perception
Le numérique a profondément transformé la manière dont les Ivoiriens découvrent et perçoivent les faits divers. Hier, une agression survenue dans un quartier pouvait rester une information locale. Aujourd’hui, quelques secondes de vidéo filmées avec un téléphone peuvent parcourir le pays et franchir les frontières en quelques heures. Cette capacité d’alerte peut être utile lorsqu’elle permet de documenter une situation ou d’attirer l’attention des autorités. Elle devient problématique lorsque des images sont sorties de leur contexte, recyclées, accompagnées d’informations invérifiables ou utilisées pour nourrir des oppositions identitaires. La répétition elle-même peut créer une illusion statistique. Voir successivement plusieurs vidéos similaires donne parfois le sentiment qu’un phénomène est généralisé. Pourtant, une succession de publications virales ne constitue ni une enquête scientifique ni un échantillon représentatif de la criminalité nationale. L’émotion numérique ne peut remplacer la statistique.
Étrangers et délinquance, éviter également les amalgames
La même exigence doit prévaloir lorsqu’une personne étrangère est impliquée dans une infraction. Tout étranger qui enfreint les lois ivoiriennes doit répondre de ses actes devant les institutions compétentes, exactement comme tout citoyen ivoirien. Mais la responsabilité d’un individu ne saurait être transférée à l’ensemble des ressortissants de son pays. De la même manière, lorsqu’un Ivoirien commet une infraction à l’étranger, son comportement ne saurait définir les millions d’Ivoiriens qui respectent les lois. La justice identifie des individus, établit des faits et détermine des responsabilités. C’est précisément ce qui distingue l’État de droit de la justice improvisée des réseaux sociaux.
Poser les bonnes questions sur la délinquance
Refuser l’ethnicisation de la délinquance ne signifie pas esquiver le débat sur l’insécurité. Au contraire, cela permet de recentrer la réflexion sur les véritables enjeux. Quels sont les délits les plus fréquents ? Dans quelles zones progressent-ils ou reculent-ils ? Quel est le poids du chômage, du décrochage scolaire, de la consommation de stupéfiants, de la récidive ou des réseaux criminels organisés ? Comment évoluent les méthodes des délinquants ? Les politiques de prévention sont-elles suffisamment efficaces ? Les forces de sécurité disposent-elles des moyens nécessaires pour anticiper les nouvelles formes de criminalité ? Voilà les questions qui peuvent véritablement éclairer les politiques publiques. L’origine ethnique supposée d’un suspect n’apporte pratiquement aucune réponse à ces problématiques.
Informer sans stigmatiser
Les médias ont, dans ce contexte, une responsabilité majeure. Mentionner systématiquement l’origine, la religion ou la communauté supposée d’une personne lorsque ces éléments n’apportent rien à la compréhension d’une affaire peut transformer une information individuelle en accusation collective. À l’inverse, occulter des faits établis ne servirait pas davantage la société. La responsabilité journalistique consiste donc à trouver un équilibre exigeant. Informer complètement, vérifier rigoureusement et contextualiser systématiquement. Cette exigence prend une importance particulière en Côte d’Ivoire, pays profondément divers où les questions identitaires ont parfois occupé une place sensible dans le débat politique et social. Le traitement de l’information devient alors également une question de cohésion nationale.
Combattre le crime sans fabriquer des communautés suspectes
La Côte d’Ivoire doit combattre la délinquance avec détermination. Elle doit protéger les populations, poursuivre les auteurs d’infractions, démanteler les réseaux criminels et renforcer continuellement les dispositifs de prévention et de sécurité. Cette fermeté doit toutefois demeurer républicaine. Un suspect doit répondre de ce qu’il a fait, et non de ce que les réseaux sociaux supposent de ses origines. Une société devient plus sûre lorsqu’elle identifie mieux les criminels, pas lorsqu’elle fabrique des communautés suspectes.
Le véritable défi est donc double. Renforcer la sécurité des populations tout en protégeant la cohésion nationale contre les généralisations susceptibles d’opposer artificiellement les citoyens. La lutte contre la criminalité ne gagnera rien à devenir une confrontation entre communautés. Elle gagnera en efficacité lorsqu’elle reposera sur la justice, la prévention, l’investigation et la connaissance précise des phénomènes criminels. Car derrière chaque vidéo virale, chaque accusation et chaque polémique demeure une exigence fondamentale. Les faits avant les préjugés. Les chiffres avant les rumeurs. La justice avant les appartenances. C’est à cette condition que la lutte contre la délinquance contribuera non seulement à rendre la Côte d’Ivoire plus sûre, mais également à préserver ce qui constitue l’une des forces essentielles d’une nation, la confiance entre ses citoyens.
Abdoulaye Traoré
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