Ma contribution au débat sur le dioula en Côte d’Ivoire : Pour une reconnaissance sereine du peuple
Afin d'éviter toutes sortes d'amalgames et de confusion , cette contribution éclaire sur certains groupes ethniques et peuples

Le débat sur le dioula en Côte d’Ivoire est trop souvent piégé par des raccourcis. On entend dire tantôt qu’il ne s’agit que d’une langue, tantôt d’un simple métier, tantôt d’une catégorie inventée. La réalité vécue par des millions d’Ivoiriens est plus simple et plus digne. Les Dioula sont un peuple, avec une histoire, une langue, une culture, une foi majoritaire, une géographie et une mémoire. Cet article propose de le dire clairement, sans polémique et sans complexe, en s’adressant à l’opinion publique ivoirienne dans son ensemble.
Le dioula, un peuple ivoirien à part entière
En Côte d’Ivoire, quand une famille se présente comme dioula, elle ne parle ni d’un métier ni d’un dialecte abstrait. Elle parle de qui elle est. Elle évoque un nom, un village, un lignage, une mosquée de quartier, une manière de nommer les enfants, une cuisine, une façon de saluer, une place au marché, une histoire de migration ou d’enracinement.
Les Dioula sont, dans notre pays, une composante ethnique constitutive de la nation ivoirienne, au même titre que les Baoulé, les Bété, les Sénoufo, les Agni, les Attié, les Guéré, les Malinké, les Peulh, les Yacouba ou les Abron. Cette évidence, qui se vit chaque jour à Odienné, à Bondoukou, à Kong, à Bouna, à Séguéla, à Touba, à Boundiali, à Korhogo, mais aussi à Daloa, à Bouaké, à Man, à Yamoussoukro, à Gagnoa, à San Pedro, à Abengourou, à Adjamé, à Treichville, à Koumassi, à Yopougon, à Anyama et à Abobo, mérite d’être dite avec sérénité.
Nier cette réalité, c’est nier des générations d’Ivoiriens qui savent d’où ils viennent, qui portent des noms, qui gardent des terres, qui héritent de traditions, et qui participent à la construction de la Côte d’Ivoire depuis avant l’indépendance.
Une histoire longue, enracinée dans le sol ivoirien
Le peuple dioula n’est pas arrivé en Côte d’Ivoire par hasard, ni récemment. Son histoire plonge ses racines dans plusieurs siècles d’échanges entre le Sahel et la forêt.
Les cités marchandes de Kong, Bondoukou, Bouna, Odienné et Séguéla ont été, dès le Moyen Âge ouest-africain, des foyers de commerce, de savoir islamique et de diplomatie. Kong, en particulier, a été aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles un véritable État dioula, avec son organisation politique, ses écoles coraniques, ses caravanes et son rayonnement culturel. Bondoukou, de son côté, a été un carrefour intellectuel où se rencontraient lettrés musulmans, artisans et marchands venus de tout l’espace soudano-sahélien.
Ces villes ne sont pas des enclaves. Elles sont des piliers anciens du territoire ivoirien. Elles témoignent qu’être dioula en Côte d’Ivoire, c’est aussi être héritier d’une histoire écrite ici, dans nos savanes, sur nos pistes de cola, dans nos mosquées de terre.
Au fil des siècles, les mouvements de populations, les mariages, les alliances commerciales et les migrations internes ont enraciné les Dioula dans toutes les régions du pays. Vers le centre-ouest et l’ouest, la ville de Daloa illustre de façon particulièrement forte cet enracinement. Capitale du Haut-Sassandra et grande métropole du bassin cacaoyer, Daloa est aujourd’hui l’une des villes ivoiriennes où la présence dioula est la plus visible et la plus structurante. Les quartiers historiques, les marchés, les mosquées, les gares routières, les magasins de gros, les ateliers de mécanique et de menuiserie, les grandes familles marchandes, les associations religieuses et culturelles portent la marque d’une communauté dioula pleinement daloaise, née de générations de familles installées dans la ville et dans ses environs.
À Daloa comme à Bouaké, à Man, à Gagnoa, à San Pedro, à Divo, à Soubré, à Duékoué ou à Abidjan, les Dioula ne sont pas des passants. Ils sont des habitants de longue date, souvent nés, mariés, enterrés dans la ville, dont les enfants et les petits-enfants sont aussi ivoiriens que ceux du village voisin. Refuser de voir cette réalité serait insulter à la fois l’histoire du pays et l’expérience quotidienne de millions de familles.
Une langue qui unit, un patrimoine partagé
La langue dioula est l’un des grands trésors linguistiques de la Côte d’Ivoire. Elle est trois choses à la fois.
• La langue maternelle de la communauté dioula elle-même, transmise de génération en génération, dans les familles, dans les cours, dans les mosquées, dans les marchés.
• La langue seconde de millions d’Ivoiriens d’autres ethnies, qui l’ont apprise au marché, à l’école, dans le quartier, dans la cour, à la mosquée, sur le lieu de travail, dans les gares routières et dans les stades.
• La langue véhiculaire nationale de fait, celle que l’on entend dans presque tous les djassa, de Ferkessédougou à San Pedro, de Man à Abengourou, d’Odienné à Aboisso, de Daloa à Abidjan.
Cette double vie, à la fois langue d’un peuple et langue de tout un pays, n’affaiblit en rien l’identité dioula. Au contraire, elle atteste de la générosité culturelle de ce peuple, qui a offert à la nation entière un outil de compréhension mutuelle. Peu de langues africaines peuvent se prévaloir d’un tel rôle unificateur.
Reconnaître la langue dioula comme un patrimoine national, l’enseigner à l’école, la valoriser dans les médias, l’écrire, la standardiser, la moderniser, voilà autant de chantiers qui honoreraient à la fois la communauté qui la porte et la nation qui la parle.
Une culture vivante, une foi assumée, une éthique du djassa
Être dioula en Côte d’Ivoire, ce n’est pas seulement parler dioula. C’est aussi participer à une culture vivante, cohérente et profondément ivoirienne.
Il y a d’abord une culture matérielle. Elle se lit dans l’architecture de terre des vieilles villes du Nord et du Nord-Est, dans les boubous brodés portés lors des grandes fêtes, dans les pagnes tissés à la main, dans l’artisanat du cuir, du métal et du bois, dans la cuisine autour du riz, du tô, de l’attiéké partagé avec les voisins, de la sauce graine, du poulet braisé et du thé versé de haut en cercle entre amis. Elle se lit aussi dans les grands marchés urbains, à Daloa, à Bouaké, à Adjamé, où les étals dioula sont devenus des institutions à part entière.
Il y a ensuite une culture immatérielle. Ce sont les proverbes, la parole mesurée des vieux, les griots, les chants de mariage, les baptêmes, les fêtes religieuses vécues en famille et en voisinage, les cérémonies de dénomination des enfants, les récits transmis le soir sous l’arbre à palabres.
Il y a enfin une foi majoritaire, l’islam, pratiquée avec une longue tradition de savoir, de tolérance et de coexistence avec les autres confessions. Dans les villes ivoiriennes, les Dioula musulmans ont toujours vécu aux côtés des chrétiens et des adeptes des religions traditionnelles, souvent dans les mêmes familles élargies, les mêmes quartiers, les mêmes commerces. Cette coexistence n’est pas un slogan, c’est un vécu quotidien.
À tout cela s’ajoute une éthique du commerce et du djassa. La parole donnée, la confiance, le crédit sur nom, la solidarité familiale et clanique, le sens de l’accueil de l’étranger de passage, l’entraide entre commerçants, la discipline du travail, la patience et la persévérance. Ce sont des valeurs qui structurent la vie économique de nombreuses villes ivoiriennes, et qui ont largement contribué à faire de la Côte d’Ivoire ce qu’elle est.
Cette culture n’est pas figée. Elle évolue avec les générations urbaines, avec la diaspora, avec les nouveaux métiers, avec la musique, avec le sport, avec les réseaux sociaux. Elle reste pourtant reconnaissable, parce qu’elle repose sur des valeurs claires. La dignité, la fraternité, le travail, la foi et la parole.
Sortir des malentendus qui blessent
Il faut avoir le courage de nommer ce qui a fait mal dans le débat public de ces dernières décennies.
Trop souvent, le mot dioula a été utilisé comme un soupçon. Soupçon d’extranéité, soupçon de non-ivoirité, soupçon d’appartenance suspecte. Trop souvent, des citoyens ivoiriens, nés ici, de parents et grands-parents nés ici, ont dû prouver ce qui allait de soi pour d’autres, à savoir qu’ils étaient chez eux.
Cette blessure n’est pas un détail. Elle a alimenté des années de crise, de méfiance et de fractures. Elle a fragilisé la République. Elle a fait souffrir des familles entières, dans le Nord, dans le Centre, à l’Ouest, dans le Sud-Ouest et dans la capitale.
Reconnaître les Dioula comme un peuple ivoirien à part entière, c’est refermer cette blessure par la vérité. C’est dire, sans détour, plusieurs choses simples.
• Un Ivoirien dioula est ivoirien.
• Une famille dioula installée depuis des générations à Daloa, à Bouaké, à Man, à Gagnoa ou à Abidjan est chez elle, comme toute autre famille ivoirienne installée dans sa région.
• La langue, le nom, la religion ou la région d’origine ne sont pas des degrés de citoyenneté.
C’est aussi refuser que le mot dioula soit une insulte, un raccourci péjoratif ou une étiquette pour désigner l’autre. Il désigne des femmes et des hommes, des familles, des enfants, des travailleurs, des chefs d’entreprise, des enseignants, des artistes, des militaires, des paysans, des transporteurs, des étudiants, des sportifs, des artisans, des cadres. En un mot, des Ivoiriens.
Djassa, le peuple, la langue, la nation
Le titre de mon essai, Djassa, la civilisation de la fraternité, n’est pas un slogan. C’est une thèse. Le djassa, le marché, est le lieu où, depuis des siècles, Sénoufo, Malinké, Peulh et Dioula ont appris à vivre ensemble, à commercer, à se marier, à prier chacun selon sa voie, à régler leurs différends par la parole plutôt que par la violence.
Cette civilisation du djassa n’est pas une nostalgie. C’est un modèle. Elle nous rappelle que la diversité n’est pas un problème à gérer, mais une richesse à cultiver. Que reconnaître pleinement chaque peuple qui compose la Côte d’Ivoire, dont le peuple dioula, n’affaiblit pas la nation. Cela la fortifie.
Ce que je propose au débat
Pour clore ma contribution, je formule cinq propositions simples, adressées à l’opinion publique, aux médias, à l’école et aux décideurs.
1. Nommer avec justesse. Parler des Dioula comme d’un peuple ivoirien, sans guillemets, sans détour, sans suspicion.
2. Valoriser la langue dioula dans l’enseignement, les médias publics, les administrations locales et la vie culturelle, comme patrimoine national et outil d’unité.
3. Restaurer la mémoire des grandes cités dioula, Kong, Bondoukou, Odienné, Bouna, Séguéla, ainsi que la mémoire de l’enracinement dioula dans les grandes villes ivoiriennes comme Daloa, Bouaké, Man, Gagnoa, Abidjan, dans les programmes scolaires et la politique culturelle, pour que chaque enfant ivoirien sache que cette histoire est aussi la sienne.
4. Combattre les usages péjoratifs du mot dioula dans le langage public, politique et médiatique, et sanctionner les discours qui l’utilisent pour disqualifier des citoyens.
5. Renforcer la citoyenneté commune en rappelant que la Côte d’Ivoire est faite de tous ses peuples, dont les Dioula, et que nul ne doit être sommé de prouver son appartenance à la nation.
Conclusion. Dire les choses pour mieux avancer ensemble
Le peuple dioula n’a pas besoin qu’on lui accorde une place. Il occupe sa place dans la nation ivoirienne, par son histoire, sa culture, sa langue, sa foi, son travail et ses enfants. Ce que nous devons, en revanche, c’est dire cette réalité clairement, la transmettre aux nouvelles générations, et cesser de la traiter comme une question sensible ou embarrassante.
La Côte d’Ivoire ne sera jamais plus forte que le jour où chacun de ses peuples s’y sentira pleinement reconnu, pleinement respecté, pleinement citoyen. Le débat sur le dioula est, à sa manière, un test. Celui de notre capacité à honorer notre devise, à faire vivre notre fraternité, et à bâtir, ensemble, la civilisation du djassa.
Yaya Fofana
Essayiste, auteur de Djassa, la civilisation de la fraternité. Histoire, mémoire et destin commun des peuples Sénoufo, Malinké, Peulh et Dioula
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