BIODIVERSITÉ : LES FORÊTS IVOIRIENNES PEUVENT-ELLES SURVIVRE AUX PROMESSES INTERNATIONALES ?
La Côte d'Ivoire ,année après année , voit son couvert forestier se réduire comme une peau de chagrin.

Malgré les engagements internationaux en faveur de la biodiversité et les initiatives nationales de reboisement, la préservation des forêts ivoiriennes demeure un défi majeur. Expansion agricole, exploitation illégale du bois, activités minières clandestines et pressions foncières figurent parmi les facteurs susceptibles de fragiliser les écosystèmes. Au-delà de l’environnement, cette situation soulève des préoccupations économiques et sociales pour les communautés rurales qui dépendent, à des degrés divers, des ressources naturelles. La protection de la biodiversité occupe une place croissante dans les discussions internationales. Plusieurs États ont pris des engagements visant à préserver les écosystèmes, à mobiliser des financements et à limiter la disparition des espèces animales et végétales.
En Côte d’Ivoire, ces engagements interviennent dans un contexte marqué par une réduction importante du patrimoine forestier au cours des dernières décennies.
Selon des estimations historiques régulièrement citées, le pays disposait d’environ 16 millions d’hectares de forêts dans les années 1960. Depuis cette période, les superficies forestières ont considérablement diminué. L’ampleur exacte de cette évolution dépend toutefois des définitions du couvert forestier et des méthodes de mesure utilisées. Cette transformation soulève des interrogations sur la capacité du pays à concilier développement agricole, protection des ressources naturelles et amélioration des conditions de vie des populations.
Des espaces naturels soumis à plusieurs formes de pression
La Côte d’Ivoire possède des écosystèmes d’une grande richesse, notamment dans les parcs nationaux de Taï et de la Comoé, ainsi que dans ses différentes forêts classées.Ces espaces contribuent à la conservation des espèces, à la protection des sols et au maintien de certaines fonctions écologiques essentielles.
Leur préservation peut néanmoins être compliquée par plusieurs activités humaines. Dans certaines zones, l’extension des plantations agricoles, les prélèvements illégaux de bois, les occupations non autorisées et les activités minières peuvent accentuer la dégradation des milieux naturels.
L’intensité de ces pressions varie selon les régions, les caractéristiques des territoires et les dispositifs de surveillance existants. La question ne consiste donc pas uniquement à limiter les activités humaines, mais également à identifier les pratiques compatibles avec une gestion durable des ressources.
Le cacao ivoirien face aux exigences environnementales
Premier producteur mondial de cacao, la Côte d’Ivoire dépend fortement de cette filière pour ses recettes d’exportation et les revenus de nombreux ménages agricoles.
L’expansion historique des surfaces cultivées a contribué à la transformation de certains espaces forestiers. Toutefois, les situations diffèrent selon les bassins de production, les pratiques agricoles et les conditions foncières. Les producteurs ne disposent pas tous des mêmes ressources financières ou techniques pour adopter des méthodes agricoles plus durables.
Dans ce contexte, l’agroforesterie, l’amélioration des rendements sur les plantations existantes et la restauration des sols constituent des pistes régulièrement avancées pour réduire les pressions sur les forêts.
Leur efficacité dépend notamment des conditions de mise en œuvre, de l’accompagnement technique et des bénéfices économiques que les exploitants peuvent en retirer.
La protection des espaces forestiers pourrait ainsi gagner en efficacité si elle s’accompagnait de solutions permettant aux producteurs de préserver leurs revenus.
Les populations rurales face aux conséquences possibles de la déforestation
Dans plusieurs régions agricoles ivoiriennes, notamment à l’Ouest et au Sud-Ouest, les ressources naturelles occupent une place importante dans les activités économiques locales.
Les populations peuvent dépendre des terres agricoles, des ressources en eau et de certains produits forestiers pour leurs moyens de subsistance.
La réduction du couvert forestier est susceptible de modifier certains équilibres écologiques, avec des conséquences possibles sur la qualité des sols, la disponibilité de l’eau et les conditions de production agricole.
Ces effets ne sont cependant ni uniformes ni systématiques. Ils dépendent des caractéristiques locales, des pratiques agricoles et de l’évolution du climat.
Pour certains ménages, la dégradation des terres peut entraîner des dépenses supplémentaires liées à l’entretien des plantations ou à l’utilisation d’intrants.
D’autres peuvent rencontrer des difficultés pour diversifier leurs activités économiques.
Ces situations soulignent l’intérêt d’intégrer les préoccupations sociales dans les programmes de conservation.
Les femmes rurales, des actrices essentielles à associer
Les femmes jouent un rôle important dans de nombreuses économies rurales ivoiriennes, notamment dans la production vivrière, la transformation des produits agricoles et certaines activités commerciales. Dans les localités où les ménages utilisent directement les ressources forestières, leur raréfaction peut modifier l’organisation du travail domestique et des activités économiques.
L’éloignement de certaines ressources, lorsqu’il se produit, est susceptible d’accroître le temps consacré à leur collecte.
Les conséquences varient néanmoins selon les territoires, les infrastructures disponibles et la répartition des tâches au sein des ménages. Il apparaît donc pertinent que les programmes de restauration forestière prennent davantage en compte les besoins des femmes rurales, notamment en matière d’accès aux ressources, de formation et d’activités génératrices de revenus.
Forêts classées et occupations agricoles, une question sociale délicate
La gestion des forêts classées soulève des difficultés particulières dans les territoires où des activités agricoles se sont développées au fil des années.
Certaines familles peuvent dépendre économiquement de plantations situées dans des espaces soumis à des restrictions légales.
Les mesures de protection et de restauration doivent alors tenir compte des situations foncières, des obligations réglementaires et des conséquences sociales possibles.
L’application de la réglementation demeure nécessaire à la préservation des espaces protégés. Cependant, des dispositifs d’accompagnement, lorsque les situations le justifient, pourraient contribuer à limiter les difficultés rencontrées par les ménages concernés. L’information des populations, la concertation locale et l’accès à des activités économiques alternatives constituent des approches à examiner.
L’orpaillage clandestin et les risques pour les ressources naturelles
L’exploitation aurifère illégale constitue une source de préoccupation environnementale dans certaines zones du territoire ivoirien. Selon les techniques utilisées et les conditions d’exploitation, ces activités peuvent entraîner une dégradation des sols, une destruction de la végétation et des risques de contamination des cours d’eau.
Les populations qui utilisent ces ressources pour leurs activités agricoles ou domestiques peuvent être exposées à certaines conséquences.
Il convient toutefois de distinguer les risques identifiés des dommages effectivement constatés, qui nécessitent des analyses environnementales et sanitaires spécifiques.
La lutte contre l’orpaillage clandestin repose notamment sur l’application de la réglementation et la surveillance des sites. Elle pourrait également bénéficier de programmes de formation et d’insertion économique dans les localités où le manque d’opportunités professionnelles contribue à la recherche de revenus dans les activités informelles.
Reboisement, des résultats à apprécier sur la durée
La Côte d’Ivoire a engagé différentes initiatives de restauration et de préservation forestière dans le cadre de sa politique de préservation, de réhabilitation et d’extension des forêts. Ces programmes visent notamment à contribuer à la reconstitution du couvert forestier. Leur évaluation nécessite cependant plusieurs indicateurs. Le nombre d’arbres plantés constitue une première donnée, mais il ne renseigne pas, à lui seul, sur la réussite écologique d’une opération. Le taux de survie des plants, leur croissance, les superficies effectivement restaurées et la qualité des écosystèmes reconstitués permettent d’apprécier les résultats sur une période plus longue. Il paraît donc important de distinguer les opérations de plantation, la restauration écologique et la protection des forêts existantes.
Les financements internationaux face aux besoins locaux
Le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, adopté en 2022, fixe notamment un objectif mondial de conservation d’au moins 30 % des terres et des mers d’ici 2030.
La réalisation de cet objectif suppose des moyens financiers et techniques importants. Pour la Côte d’Ivoire, les mécanismes internationaux de financement peuvent représenter une possibilité de renforcer les programmes de conservation et de restauration.
Toutefois, l’annonce de financements ne signifie pas nécessairement que les ressources ont été intégralement décaissées ou que les projets ont atteint leurs objectifs.
Une évaluation rigoureuse devrait permettre de distinguer les engagements financiers, les sommes effectivement mobilisées et les résultats observés.
Il serait également utile de mesurer les bénéfices éventuels pour les communautés riveraines des espaces protégés. La participation des populations pourrait favoriser l’appropriation locale des initiatives environnementales, sous réserve que les mécanismes proposés répondent à leurs besoins.
Une politique forestière à construire avec les communautés
La Société de développement des forêts (SODEFOR) et l’Office ivoirien des parcs et réserves (OIPR) interviennent, dans leurs domaines respectifs, dans la gestion et la protection du patrimoine naturel ivoirien. Leurs actions s’inscrivent dans un ensemble plus large de politiques publiques associant différentes administrations et partenaires. Pour renforcer les résultats, plusieurs orientations peuvent être envisagées. La publication régulière de données sur l’évolution des superficies forestières permettrait de mieux suivre les progrès réalisés.
Le développement de dispositifs d’accompagnement des producteurs agricoles pourrait faciliter l’adoption de pratiques compatibles avec la conservation.
Une participation accrue des communautés locales aux projets de restauration pourrait également contribuer à une meilleure prise en compte des réalités sociales. Ces approches nécessiteraient néanmoins des évaluations pour déterminer leur efficacité et leurs coûts.
Préserver les forêts sans perdre de vue les réalités humaines
La préservation du patrimoine forestier ivoirien constitue un enjeu qui dépasse les seules considérations environnementales.
Elle concerne également l’avenir de certaines activités agricoles, la gestion des ressources en eau, les conditions de vie des communautés rurales et les possibilités de développement des territoires.
Les engagements internationaux offrent un cadre d’action, mais leur portée dépend des politiques nationales, des moyens mobilisés et des résultats effectivement obtenus.
Pour la Côte d’Ivoire, l’un des principaux défis consiste à rechercher un équilibre entre les impératifs de conservation et les besoins économiques des populations.
Cet équilibre suppose de tenir compte de la diversité des situations locales, sans considérer que toutes les communautés subissent les mêmes contraintes ou disposent des mêmes solutions.
Au-delà des promesses internationales et des campagnes de reboisement, l’avenir des forêts ivoiriennes pourrait dépendre largement de la capacité des pouvoirs publics, des acteurs économiques et des communautés rurales à construire des solutions durables, écologiquement efficaces et socialement acceptables.
Henri Kossonou
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