36 ans après la naissance de l’AEEM : Les 39 pionniers de Badalabougou interpellent toujours la nation
Ils ont pris date avec l'histoire , il y a 36 ans. Aujourd'hui, dans un regard rétrospectif , l'on doit reconnaitre leur apport dans la lutte démocratique au Mali.

Le 27 octobre 1990, trente-neuf lycéens et étudiants maliens se réunissaient sur la colline de Badalabougou, à Bamako. Chassés de leur premier lieu de rassemblement, ils poursuivaient leur initiative et désignaient un bureau de dix-sept membres. Trente-six ans plus tard, cette page de l’histoire estudiantine rappelle le rôle majeur de la jeunesse dans la conquête démocratique de 1991. Entre mémoire des martyrs, héritage de Modibo Keïta et désillusions contemporaines, le Mali se retrouve face à une interrogation fondamentale. Qu’a-t-il fait des idéaux de cette génération ?
Trente-neuf jeunes, une colline et le refus de renoncer
Ils étaient trente-neuf. Trente-neuf jeunes Maliens réunis le 27 octobre 1990 sur la colline de Badalabougou, sans pouvoir politique, sans moyens considérables, mais animés par une conviction commune. L’avenir de l’école malienne ne pouvait se décider sans ceux qui la fréquentaient.
Ce jour-là, sous l’Acropole du lycée de Badalabougou, ils entreprennent de donner naissance à une organisation capable de porter les revendications des élèves et étudiants.
Selon les témoignages des anciens, le surveillant général de l’établissement les chasse de leur premier lieu de rassemblement. Mais cette intervention ne suffit pas à briser leur détermination.
Refusant de renoncer, les jeunes se replient dans les ravins de la colline du Savoir. C’est dans ce cadre improvisé qu’ils procèdent à la mise en place du premier bureau de coordination de l’Association des élèves et étudiants du Mali, composé de dix-sept membres issus des trente-neuf participants.
D’autres récits situent une étape de la constitution de l’association au Centre régional d’énergie solaire. Ces différences de témoignages méritent d’être éclaircies par les acteurs encore vivants.
Une chose demeure essentielle. La naissance de l’AEEM résulte d’une initiative collective portée par une jeunesse déterminée à faire entendre sa voix malgré les obstacles.
Dans les conditions politiques de l’époque, ce rassemblement représentait bien davantage qu’une réunion estudiantine. Il traduisait la volonté d’une génération de s’organiser face aux restrictions politiques et aux difficultés du système éducatif.
De la réforme de 1962 à la résistance estudiantine
L’histoire de l’AEEM ne commence pas véritablement en 1990. Ses racines plongent dans les transformations politiques et éducatives engagées après l’indépendance.
Sous la présidence de Modibo Keïta, la réforme de l’enseignement de 1962 ambitionnait de bâtir une école nationale répondant aux besoins du Mali indépendant. Elle s’inscrivait dans une vision de souveraineté intellectuelle, de formation des cadres et de développement économique.
Le coup d’État militaire du 19 novembre 1968, qui renverse Modibo Keïta, inaugure une autre période. Le Comité militaire de libération nationale, puis le système de parti unique organisé autour de l’Union démocratique du peuple malien, installent un pouvoir autoritaire dirigé par Moussa Traoré.
Les politiques éducatives et les conditions de vie des élèves deviennent progressivement des sujets de confrontation.
L’Union nationale des élèves et étudiants du Mali, l’UNEEM, s’affirme comme l’un des principaux espaces de contestation.
Sa dissolution, le 15 janvier 1980, ne met pas fin aux revendications. Quelques semaines plus tard, la répression du mouvement estudiantin marque profondément le pays.
Le 17 mars 1980, Abdoul Karim Camara, dit Cabral, meurt après son arrestation. Son nom devient l’un des symboles les plus durables de la résistance estudiantine malienne. Dix ans plus tard, les fondateurs de l’AEEM s’inscrivent dans cette mémoire de luttes, de sacrifices et d’aspirations démocratiques.
1990-1991, lorsque l’école devient une force de transformation politique
La création de l’AEEM intervient dans une période de contestation croissante du régime de Moussa Traoré. Les revendications scolaires se mêlent aux exigences de libertés publiques, de pluralisme politique et de justice sociale.
Les étudiants dénoncent notamment leurs conditions d’études, les difficultés liées aux bourses et les insuffisances du système éducatif.
Dans un témoignage rétrospectif, Oumar Mariko, premier secrétaire général de l’AEEM, rappelle que l’organisation avait élaboré un mémorandum comportant dix-sept points de revendication.
Selon son récit, l’échec des négociations conduit l’association à intensifier la mobilisation contre le régime en mars 1991.Les manifestations qui suivent s’inscrivent dans un mouvement national plus large.
Les élèves et étudiants ne sont pas seuls. Des syndicats, des associations démocratiques, des femmes, des travailleurs, des avocats et d’autres acteurs de la société civile participent à la contestation.
La répression provoque de nombreuses victimes. Le 26 mars 1991, le régime de Moussa Traoré est renversé.
L’AEEM entre alors dans la mémoire politique malienne comme l’un des acteurs majeurs de cette rupture historique.
La révolution de mars 1991 ne peut être attribuée à une seule organisation. Mais il serait tout aussi injuste de minimiser le rôle d’une jeunesse qui a accepté de prendre des risques considérables pour défendre ses convictions.
Dix-sept noms, une mémoire qui mérite d’être préservée
Le premier bureau de coordination de l’AEEM, constitué le 27 octobre 1990, réunissait des élèves et étudiants issus de plusieurs établissements.
Selon la liste historique transmise par les anciens militants, il comprenait Oumar Mariko, Bourama Sanogo, Moussa Balla Diakité, Moussa Bamba, Oumarou Dicko, Ibrahim Baber, Hamadoun Bah, Hamadoun Sangho, Issa Coulibaly, Kassoum Barry, Yacouba Diabaté, Mohamed Bah, Mohamed Keïta, Ousmane Sacko, Sidi Mohamed, Issiaka Allimam et Yaya Karembé.
Ces dix-sept responsables provenaient notamment de l’École nationale de médecine et de pharmacie, de l’École nationale d’administration, de l’École normale supérieure, de l’Institut national des arts, de l’École des hautes études pratiques et du lycée Prosper-Kamara.
Cette liste constitue un témoignage historique important, même si une confrontation avec les archives originales du bureau fondateur demeure souhaitable pour confirmer définitivement certaines orthographes et affiliations.
Un hommage particulier doit être rendu à Bourama Sanogo, Hamadoun Sangho et Mohamed Bah, signalés comme décédés dans les témoignages communiqués.
Leur disparition rappelle que cette histoire appartient désormais à plusieurs générations. Mais l’hommage ne doit pas se limiter aux dix-sept membres du bureau. Les autres participants au rassemblement fondateur ont également contribué à la naissance de l’organisation. La mémoire des trente-neuf mérite d’être documentée dans son intégralité.
De la victoire démocratique aux désillusions
La chute du régime de Moussa Traoré ouvre une période d’espérance. Le multipartisme, les libertés publiques et les nouvelles institutions doivent permettre au Mali de construire un système politique plus ouvert.
Mais les transformations démocratiques ne règlent pas toutes les difficultés économiques et sociales.
L’école continue de souffrir de problèmes structurels, notamment l’insuffisance des infrastructures, les difficultés de financement, les tensions syndicales et les inégalités d’accès à une formation de qualité.
Au fil des années, l’AEEM connaît elle-même des mutations profondes.
L’organisation qui avait incarné la résistance à l’autoritarisme se retrouve progressivement confrontée à des rivalités internes, à la politisation de certaines de ses structures et à des violences récurrentes.
L’évolution de l’AEEM illustre ainsi une difficulté rencontrée par de nombreux mouvements issus de luttes démocratiques. Comment préserver leurs idéaux fondateurs lorsqu’ils deviennent des organisations durablement installées dans la vie publique ?
La gloire d’une génération ne dispense pas les suivantes d’un examen critique de leurs pratiques.
Mars 2024, la dissolution d’un symbole historique
Le 13 mars 2024, le gouvernement malien décide de dissoudre l’Association des élèves et étudiants du Mali. Dans son communiqué officiel, le Conseil des ministres estime que l’organisation s’est progressivement éloignée de sa mission initiale. Il invoque des affrontements entre factions, des violences armées, des destructions de biens et des perturbations répétées des activités scolaires et universitaires.
La décision intervient après des affrontements survenus le 28 février 2024, ayant entraîné la mort d’un étudiant.
Pour les autorités, la dissolution doit contribuer à pacifier l’espace scolaire.
D’autres voix considèrent cependant qu’une réforme profonde de l’organisation aurait pu constituer une alternative à sa disparition. Cette controverse révèle un paradoxe historique.
L’association qui avait participé à la conquête des libertés démocratiques en 1991 a été dissoute trente-trois ans plus tard, dans un contexte où la représentation estudiantine et la sécurité des établissements sont devenues des préoccupations majeures. L’AEEM a disparu du cadre associatif légal, mais les problèmes qui avaient motivé sa naissance demeurent au cœur des attentes de la jeunesse.
Le Mali de 2026 face à l’héritage de ses pionniers
Trente-six ans après Badalabougou, le Mali traverse une période profondément différente.
Les crises sécuritaires, les transformations institutionnelles et les tensions économiques imposent de nouveaux défis à l’État.
Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, le pays est dirigé par des autorités militaires conduites par Assimi Goïta.
Leurs partisans mettent en avant la reconquête de la souveraineté nationale, la réorganisation des institutions et la lutte contre l’insécurité. Leurs détracteurs expriment des inquiétudes concernant les libertés publiques, le pluralisme politique et la durée de la transition institutionnelle.
Ces divergences ne doivent cependant pas faire oublier une exigence commune. Reconstruire un système éducatif capable de répondre aux besoins de la nation.
La souveraineté ne peut se limiter aux discours politiques ou aux choix diplomatiques. Elle suppose une capacité nationale à former des enseignants, des médecins, des ingénieurs, des chercheurs et des entrepreneurs.
Un pays qui dépend durablement de l’extérieur pour ses compétences scientifiques et technologiques demeure vulnérable, quelle que soit l’affirmation de son indépendance politique.
C’est précisément ce qui donne une portée contemporaine à l’engagement des pionniers de 1990.
Leur combat ne concernait pas seulement les conditions matérielles des étudiants. Il portait également une ambition de dignité, d’émancipation et de participation à la construction nationale.
L’école malienne, une urgence qui dépasse les régimes
Le bilan des trente-six dernières années appelle une réflexion collective. L’enseignement doit être considéré comme un investissement stratégique, et non comme une simple charge budgétaire.
La réforme de 1962 avait placé la formation des ressources humaines au centre du projet national. Elle poursuivait notamment un objectif d’enseignement de masse et de qualité, accompagné d’un effort de formation des enseignants et de développement des infrastructures.
Cet héritage mérite d’être réexaminé à la lumière des réalités contemporaines.
Le Mali doit aujourd’hui répondre à plusieurs impératifs. Assurer la continuité de l’enseignement dans les zones affectées par l’insécurité, améliorer les conditions de travail des enseignants, renforcer la formation scientifique et technique, soutenir la recherche et garantir aux étudiants des mécanismes de représentation pacifiques.
La question centrale n’est donc pas de savoir si l’AEEM doit être célébrée ou condamnée.
Elle est de déterminer comment préserver les valeurs qui avaient justifié sa création tout en tirant les enseignements des dérives qui ont marqué son évolution.
Badalabougou, un patrimoine historique à transmettre
Le 27 octobre 1990 mérite une place dans la mémoire contemporaine du Mali.
Les trente-neuf participants à la réunion fondatrice, les dix-sept membres du premier bureau et les nombreuses autres figures de la mobilisation démocratique constituent une partie du patrimoine civique national.
Leur histoire devrait être documentée à travers les archives, les témoignages, les travaux universitaires et les initiatives de transmission aux jeunes générations.
Les divergences sur certains détails de la réunion fondatrice, notamment le lieu exact de constitution du bureau, ne diminuent pas l’importance de l’événement. Elles soulignent au contraire la nécessité d’un travail historique rigoureux.
Il serait également souhaitable de retrouver la liste complète des trente-neuf signataires et de recueillir les témoignages des survivants.
Cette démarche permettrait de rendre justice à l’ensemble des participants, au-delà des personnalités devenues célèbres. L’histoire nationale ne s’écrit pas seulement avec les noms de ceux qui ont exercé des responsabilités. Elle appartient aussi à ceux dont l’engagement collectif a rendu les transformations possibles.
Trente-six ans après, la dignité reste un combat
Le 27 octobre 2026 ne devrait être ni une journée de deuil permanent ni une célébration dépourvue d’esprit critique. Il devrait être un moment de mémoire, de reconnaissance et de réflexion sur les responsabilités de chaque génération. Les jeunes réunis à Badalabougou n’avaient pas la certitude de réussir. Ils avaient choisi de ne pas renoncer.
Leur initiative a contribué à une dynamique nationale qui a changé le cours de l’histoire malienne. Mais la démocratie ne se résume pas à la chute d’un régime. Elle exige des institutions solides, des libertés garanties, une justice crédible et une école capable de préparer l’avenir.
De même, la souveraineté ne peut être pleinement réalisée sans indépendance intellectuelle, scientifique et économique. Le plus bel hommage à Bourama Sanogo, Hamadoun Sangho, Mohamed Bah, aux autres disparus et à tous les pionniers de l’AEEM ne consiste pas uniquement à rappeler leurs sacrifices.
Il consiste à faire vivre les exigences de dignité et de responsabilité qui ont inspiré leur engagement. Trente-neuf jeunes avaient refusé de se disperser. Dix-sept d’entre eux avaient accepté de conduire une organisation naissante. Trente-six ans plus tard, leur histoire rappelle qu’une nation peut changer de dirigeants sans avoir achevé sa transformation.
Le Mali doit désormais répondre à une question essentielle.
Que vaut la conquête de la liberté si l’école qui doit former les générations chargées de la préserver demeure fragile ? Les régimes passent. Les générations se succèdent. Les organisations naissent, évoluent et disparaissent. Mais les peuples qui veulent maîtriser leur destin ne peuvent renoncer ni au savoir, ni à la dignité, ni à la liberté. Le combat de Badalabougou appartient à l’histoire. Ses exigences, elles, appartiennent toujours à l’avenir.
Aminata Sow
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