Djassa, l’âme dioula d’une Côte d’Ivoire fraternelle
Il est des mots qui traversent le temps en portant avec eux la mémoire des peuples et, parfois, la promesse de leur avenir. Djassa est de ceux-là.

À travers son essai DJASSA, La Civilisation de la Fraternité et son roman Le Royaume sans frontières – Le Serment du Djassa, publié aux Éditions Barrow, l’écrivain ivoirien Yaya Fofana entreprend de restituer à ce terme une profondeur historique, culturelle et sociale qui dépasse largement son usage contemporain. Sous sa plume, le Djassa devient un concept, celui d’un espace de rencontre et de civilisation façonné par les échanges, les alliances, la circulation des hommes et des savoirs, mais surtout par une certaine conception du vivre-ensemble.
Cette démarche dépasse le seul cadre littéraire. Elle interroge la mémoire collective des Ivoiriens et, plus largement, celle des peuples ouest-africains dont l’histoire s’est longtemps construite à travers des espaces de circulation antérieurs aux frontières nationales contemporaines. Dans le langage urbain ivoirien contemporain, le mot Djassa peut évoquer un marché, un espace populaire ou un lieu d’échanges informels. Yaya Fofana choisit d’en élargir la portée. Dans son œuvre, le Djassa devient la représentation d’un espace ouest-africain de rencontres où circulent les hommes, les marchandises, les savoirs, les croyances et les traditions.
L’histoire de l’Afrique de l’Ouest témoigne de l’ancienneté de puissants réseaux commerciaux et humains, ainsi que de l’existence de grands centres d’échanges ayant favorisé, au fil des siècles, les contacts entre différentes communautés. C’est sur cette réalité historique des circulations et des rencontres que Yaya Fofana construit sa propre notion de Djassa comme civilisation de la fraternité. Il convient toutefois de distinguer l’histoire documentée de l’interprétation littéraire et intellectuelle. Les réseaux commerciaux, les migrations, les implantations et les relations entre communautés appartiennent au champ de l’histoire. Le Djassa comme espace civilisationnel constitue la conceptualisation proposée par l’auteur, tandis que Le Royaume sans frontières relève de la création romanesque.
Cette distinction ne diminue pas la portée de l’œuvre. Elle lui confère au contraire davantage de rigueur. Pour comprendre cette démarche, il faut replacer l’Afrique de l’Ouest dans le temps long. Bien avant l’établissement des frontières contemporaines, des routes commerciales reliaient déjà différentes régions du Sahel, des savanes et des zones forestières. Les hommes voyageaient, les marchandises circulaient, les familles s’établissaient, les alliances se nouaient et les langues devenaient parfois des instruments de communication au-delà des communautés d’origine.
Les commerçants dioulas ont joué un rôle important dans ces réseaux. Leur histoire est notamment associée au commerce de longue distance et à l’implantation de communautés marchandes dans différentes régions d’Afrique de l’Ouest. Au fil des siècles, ces implantations ont produit des relations complexes avec les sociétés rencontrées. Puis vint la colonisation, avec la délimitation progressive de territoires administratifs. Les indépendances transformèrent ensuite ces territoires en États souverains, chacun doté de sa citoyenneté, de ses institutions et de ses frontières.
Cette chronologie permet de comprendre une réalité essentielle. Les frontières politiques peuvent être récentes sans que les peuples, leurs cultures et leurs relations le soient. Dans la pensée développée par Yaya Fofana, le Djassa représente avant tout une manière d’habiter ensemble un espace partagé. La coexistence entre communautés d’origines, de langues et de croyances différentes s’organise autour d’échanges et de complémentarités. Le commerçant, l’éleveur, le cultivateur, l’artisan et le savant religieux peuvent appartenir à des univers différents tout en participant à un même système d’interdépendance. L’hospitalité facilite l’accueil. La solidarité entretient l’entraide. Le dialogue contribue au règlement des différends. Les alliances rapprochent les familles et les communautés. La parole donnée crée la confiance.
C’est ici que le Djassa acquiert toute sa portée contemporaine. Il ne s’agit plus simplement de regarder vers le passé, mais de rechercher dans les expériences anciennes de coexistence des enseignements susceptibles d’éclairer le présent. La fraternité ne signifie pas que nous devons devenir identiques. Elle signifie que nos différences ne doivent jamais nous empêcher de construire un destin commun.
Cette réflexion exige également de mieux comprendre le mot Dioula lui-même. Au fil de l’histoire et selon les territoires, cette appellation a pu recouvrir plusieurs réalités. Elle a notamment été associée au commerce, à des communautés mandingophones organisées autour de réseaux économiques et sociaux et, dans différents espaces de Côte d’Ivoire et de la sous-région, à des formes d’identité collective.
Cette pluralité explique une partie des incompréhensions contemporaines. Réduire l’identité dioula au seul commerce serait donc insuffisant. Comme toutes les identités historiques, elle s’est construite et transformée dans le temps, au contact des territoires, des langues, des croyances, des familles, des activités économiques et d’autres communautés.
La mobilité commerciale constitue une dimension importante de cette histoire, mais elle n’en épuise pas la richesse. La transmission familiale, l’hospitalité, les réseaux de solidarité, la place de la parole, les pratiques religieuses, les métiers, l’artisanat et les différentes formes d’implantation territoriale participent également à cette histoire complexe.
Un peuple ne se résume ni à un métier, ni à une religion, ni à une frontière. Il se comprend par son histoire, ses transformations et les relations qu’il a construites avec les autres. C’est probablement ici que la réflexion rejoint le plus directement la Côte d’Ivoire du XXIᵉ siècle. L’histoire peut expliquer les origines, les migrations, les implantations et les rencontres. Mais dans une République moderne, elle ne doit pas devenir un instrument permettant de hiérarchiser les citoyens. La citoyenneté répond à une autre logique. Elle établit l’appartenance à une communauté politique organisée par des institutions et des règles communes. Il devient alors nécessaire de distinguer deux questions souvent confondues. D’où viennent nos ancêtres ? À quelle nation appartenons-nous aujourd’hui ?
La première relève de l’histoire. La seconde relève de la citoyenneté. Connaître ses origines est une richesse. En faire un instrument permettant de mesurer la légitimité nationale des autres deviendrait une source permanente de division. Nos origines expliquent une partie de notre histoire. Elles ne doivent jamais déterminer la valeur de notre citoyenneté. La République ne demande pas à ses citoyens d’oublier leurs racines. Elle leur demande de construire, au-dessus de leurs différences, une appartenance commune. Le Djassa rappelle que des sociétés différentes ont été capables de créer des espaces de rencontre. La Côte d’Ivoire moderne doit prolonger cette expérience en transformant la fraternité héritée en citoyenneté partagée. Valoriser le Djassa ne signifie nullement écrire l’histoire d’une communauté contre celle des autres. La Côte d’Ivoire est constituée d’une pluralité considérable de peuples, de langues, de traditions et de mémoires. Les patrimoines sénoufo, akan, krou, mandé et ceux de toutes les autres communautés appartiennent également au récit national. Chacun porte une partie de l’histoire du pays. L’enjeu n’est donc pas de remplacer un récit par un autre, mais d’élargir suffisamment le récit national pour que chaque Ivoirien puisse y retrouver une partie de sa mémoire sans avoir besoin d’effacer celle de son voisin. Raconter le Djassa ne consiste pas à écrire l’histoire d’un peuple contre celle des autres. C’est ajouter une page mieux connue au grand livre de la Côte d’Ivoire.
Cette approche peut également devenir une invitation adressée aux chercheurs, écrivains et détenteurs de traditions orales à documenter les différentes mémoires ivoiriennes afin de les transmettre aux générations futures.
Une nation véritablement réconciliée avec son histoire n’a pas peur de la diversité de ses mémoires. Elle les étudie, les confronte, les transmet et finit par les inscrire dans une conscience nationale commune. Dans Le Royaume sans frontières – Le Serment du Djassa, le Djassa prend la forme d’un royaume imaginaire inspiré d’un environnement historique plus vaste reliant notamment les régions de Sikasso, Bobo-Dioulasso et Korhogo, aujourd’hui situées respectivement au Mali, au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire.
Il ne s’agit pas d’affirmer que ces trois villes constituaient historiquement un État appelé Djassa. Il s’agit de montrer que l’univers romanesque s’inspire d’un espace réel de circulations, de routes commerciales, de migrations et de contacts entre communautés.
Cette précision permet de préserver à la fois la liberté du romancier et l’exigence de l’histoire. Dans cet univers, Dakan Traoré, fils de commerçant et de cultivateur, et Sy Savané, peulhe et musulmane fervente, deviennent les personnages autour desquels s’organisent plusieurs tensions, notamment une terre sacrée cédée sans l’accord des sages, une route pastorale fermée, une dette commerciale impayée, la rupture d’un mariage et la trahison d’un pacte.
La fiction permet ainsi de transformer de grandes questions historiques et sociales en expériences humaines.Le serment occupe une place centrale dans le roman. Il n’est pas seulement une promesse individuelle. Il engage la confiance, l’honneur et la responsabilité. Sa rupture peut donc dépasser deux individus et provoquer un déséquilibre plus large.
Cette dimension rappelle que les sociétés africaines disposaient, avant l’établissement des institutions contemporaines, de mécanismes sociaux de régulation fondés notamment sur la médiation, les alliances, les obligations réciproques, les autorités coutumières et les solidarités familiales et communautaires.L’intérêt du Djassa consiste précisément à remettre la confiance au centre de la réflexion. La loi organise la République. La confiance lui donne une âme. L’essai et le roman pourraient dès lors dépasser le seul espace littéraire. ls peuvent ouvrir des pistes pédagogiques autour de l’histoire des migrations, des routes commerciales, des relations entre communautés, de la citoyenneté, des frontières et des mécanismes traditionnels de prévention des conflits.
Le Djassa pourrait également devenir un sujet de recherche et de débat. Historiens, anthropologues, linguistes, sociologues, détenteurs de traditions orales et universitaires pourraient confronter les sources, recueillir les récits, étudier les mots, reconstituer les itinéraires et préciser les différentes périodes historiques.
Cette démarche serait particulièrement importante pour les jeunes générations. Car transmettre l’histoire ne consiste pas à leur imposer une vérité figée. Il s’agit de leur donner les outils nécessaires pour comprendre la complexité de ce qui les a précédées.On ne construit pas durablement l’unité en effaçant les mémoires. On la construit en permettant à chaque mémoire de trouver sa juste place dans le récit commun. Le prolongement naturel du projet pourrait désormais prendre plusieurs formes.
Une cartographie pédagogique permettrait de représenter les grands espaces et routes ayant inspiré l’univers du Djassa, tout en distinguant clairement les données historiques de la géographie romanesque.
Des conférences pourraient réunir chercheurs, écrivains, enseignants et détenteurs de traditions orales. Des productions audiovisuelles permettraient de recueillir les témoignages des anciens. Des adaptations destinées aux jeunes lecteurs pourraient rendre cette histoire accessible aux écoles et aux familles. Des rencontres entre communautés pourraient enfin utiliser la littérature comme point de départ pour parler de mémoire, de fraternité et de citoyenneté. Le véritable enjeu apparaît alors clairement. Transformer la mémoire en connaissance, la connaissance en transmission et la transmission en fraternité. La redécouverte du Djassa pose finalement une question beaucoup plus vaste que celle d’un mot ou de deux ouvrages.
Quelle histoire voulons-nous transmettre aux prochaines générations d’Ivoiriens ?
Une histoire où chaque communauté chercherait à démontrer l’antériorité de sa présence ? Ou une histoire capable d’expliquer les migrations, les implantations, les rencontres, les conflits, les alliances et, finalement, la construction progressive d’une nation commune ?
L’avenir de la Côte d’Ivoire ne se joue pas dans la compétition des origines.Il se joue dans notre capacité à transformer la diversité héritée de l’histoire en communauté de destin.
Sénoufo, Malinké, Dioula, Peulh, Akan, Krou et toutes les autres composantes de la nation doivent pouvoir se reconnaître dans une histoire nationale suffisamment vaste pour accueillir toutes les mémoires. La Côte d’Ivoire n’a pas besoin de choisir entre ses identités. Elle doit apprendre à en faire une force commune.
Le Djassa, dans cette perspective, ne doit appartenir exclusivement à personne. Il peut devenir une invitation à comprendre comment, au-delà des différences, des femmes et des hommes ont construit des relations, partagé des espaces, échangé des savoirs et appris à vivre ensemble.
Nos anciens nous ont transmis des chemins de fraternité. À notre génération de les transformer en ponts. À nos enfants d’en faire une nation durablement réconciliée avec elle-même. Nos différences racontent notre histoire. Notre citoyenneté construit notre avenir. C’est à cette Côte d’Ivoire que cette œuvre invite à croire, une Côte d’Ivoire debout, consciente de ses racines, fraternelle dans sa diversité et résolument tournée vers l’avenir.
Abdoulaye Traoré
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