ORPAILLAGE CLANDESTIN :ET SI LA CÔTE D’IVOIRE S’ATTAQUAIT ENFIN AUX COMMANDITAIRES ?
La lutte contre l’orpaillage clandestin est devenue un enjeu majeur pour la Côte d’Ivoire. Depuis plusieurs années, l’État multiplie les opérations de démantèlement, les saisies d’équipements et les interpellations.

Cette mobilisation est nécessaire et traduit une volonté de reprendre le contrôle des zones touchées. Mais la persistance du phénomène impose aujourd’hui d’aller plus loin. Car derrière celui qui creuse, il y a souvent celui qui finance. Derrière les machines, il existe une logistique. Derrière l’or extrait, il existe des acheteurs. Et derrière les circuits de commercialisation, il existe nécessairement des intérêts économiques. La question centrale est donc désormais de savoir si la Côte d’Ivoire peut durablement vaincre l’orpaillage clandestin sans remonter jusqu’à ceux qui financent, organisent et profitent de cette économie souterraine.
Des opérations nécessaires, mais une stratégie à approfondir
Les interventions menées sur les sites restent indispensables. Un site illégal doit être fermé et les responsabilités doivent être établies conformément à la loi. Cependant, la multiplication des opérations ne doit pas masquer une réalité. La destruction d’un site ne signifie pas nécessairement la disparition du réseau qui l’exploite. Une machine détruite peut être remplacée. Un site fermé peut être déplacé. Une équipe dispersée peut se reconstituer ailleurs. C’est précisément là que se situe le défi. Pour obtenir des résultats durables, la lutte doit progressivement passer du démantèlement physique des sites au démantèlement économique des réseaux.
Derrière les chercheurs d’or, des moyens financiers
L’orpaillage clandestin moderne ne se résume plus à quelques hommes équipés de pelles et de pioches. Certaines exploitations mobilisent des motopompes, des concasseurs, des groupes électrogènes, des dragues, des véhicules, du carburant et une main-d’œuvre importante. Une telle organisation suppose des investissements. Il devient donc indispensable de chercher à savoir qui apporte les capitaux, qui fournit les équipements, qui organise la logistique et qui assure les débouchés commerciaux. L’orpailleur présent sur le terrain peut n’être que le maillon visible d’une chaîne beaucoup plus vaste. S’attaquer uniquement au maillon visible risque de laisser intact le moteur financier du système.
Remonter jusqu’aux commanditaires
La prochaine étape de la lutte devrait donc consister à remonter méthodiquement les différentes chaînes de responsabilité. Il faut déterminer qui finance, qui équipe, qui transporte, qui achète, qui commercialise, qui transforme éventuellement l’or et surtout qui récupère l’essentiel des bénéfices. Ces questions doivent être traitées par les enquêtes, dans le respect de l’État de droit et de la présomption d’innocence. Il ne s’agit pas de désigner des responsables sans preuves. Il s’agit de donner aux institutions compétentes les moyens de suivre les ramifications économiques et financières des réseaux. Lorsqu’une responsabilité est judiciairement établie, celui qui finance sciemment une exploitation clandestine doit pouvoir répondre de ses actes au même titre que ceux qui l’exécutent.
Suivre l’argent pour atteindre le réseau
Toute économie clandestine possède un point de vulnérabilité, son financement. Un site a besoin d’argent pour fonctionner. Il faut financer les équipements, le carburant, la main-d’œuvre, le transport et parfois la sécurisation de l’activité. La lutte contre l’orpaillage clandestin gagnerait donc à intégrer davantage les mécanismes de surveillance financière. Les forces de sécurité ne peuvent pas porter seules cette bataille. La justice, les administrations minières, les Douanes, les services fiscaux et les organismes compétents dans la lutte contre les flux financiers illicites doivent pouvoir travailler de manière coordonnée. L’objectif doit être simple. Rendre le financement de l’orpaillage clandestin beaucoup plus risqué et beaucoup moins rentable.
Suivre également le parcours de l’or
Il existe une deuxième vulnérabilité, la commercialisation. L’or clandestinement extrait doit nécessairement être vendu. Cela signifie qu’entre le site d’extraction et le bénéficiaire final existe une chaîne commerciale. Identifier cette chaîne est essentiel. Il faut savoir qui achète l’or à la sortie des sites, quels intermédiaires interviennent, où cet or est regroupé, comment il rejoint les circuits commerciaux et comment distinguer efficacement l’or légal de l’or clandestin. Plus la traçabilité sera forte, plus il deviendra difficile d’introduire de l’or clandestin dans les circuits réguliers. Il faut suivre l’or avec autant de détermination que l’on poursuit les orpailleurs.
L’environnement paie déjà le prix
L’orpaillage clandestin n’est pas seulement une question de sécurité ou de manque à gagner économique. Il constitue également un défi environnemental. La dégradation des sols, la perturbation des cours d’eau et la destruction progressive de certains espaces agricoles peuvent avoir des conséquences durables. Dans certaines zones, deux richesses entrent alors en concurrence, l’or du sous-sol et la fertilité de la terre. Mais ces deux richesses n’obéissent pas à la même temporalité. L’or est extrait une fois. Une terre fertile peut nourrir plusieurs générations. Le pays doit donc éviter que la recherche d’un bénéfice immédiat ne compromette une richesse agricole beaucoup plus durable.
Ne pas laisser une dette écologique aux générations futures
Les profits de l’orpaillage clandestin peuvent être rapides. Les dégâts, eux, peuvent rester longtemps après le départ des exploitants. Réhabiliter une terre dégradée exige du temps et des moyens. Restaurer certains écosystèmes peut nécessiter des investissements considérables. Une situation paradoxale pourrait alors apparaître. Quelques acteurs encaissent aujourd’hui les bénéfices tandis que la collectivité supportera demain le coût de la réparation. Cette perspective doit être intégrée dans toute politique publique consacrée au secteur. La Côte d’Ivoire doit protéger son or, mais elle doit surtout protéger la terre qui restera lorsque l’or aura disparu.
La répression seule ne suffira pas
Une autre réalité doit cependant être prise en compte. Dans certaines localités, l’orpaillage constitue une source de revenus pour des jeunes et des familles disposant de peu d’alternatives économiques. Une politique qui se limiterait à fermer les sites sans répondre à cette réalité sociale risquerait de déplacer le phénomène. La stratégie doit donc reposer sur deux piliers complémentaires. La fermeté contre les réseaux clandestins et la création d’alternatives pour les populations. Formation professionnelle, agriculture modernisée, transformation locale des productions, entrepreneuriat rural et emplois liés aux exploitations minières légales peuvent contribuer à réduire l’attractivité économique des sites clandestins. Il faut sanctionner l’illégalité tout en donnant aux populations la possibilité de choisir une autre voie.
Formaliser l’exploitation artisanale
La lutte contre l’orpaillage clandestin ne signifie pas qu’il faille condamner toute exploitation artisanale. Une partie des activités peut être organisée dans un cadre légal, contrôlé et respectueux des normes. La formalisation permet d’identifier les exploitants, d’améliorer la sécurité des travailleurs, de surveiller les pratiques environnementales et d’intégrer davantage les revenus de cette activité dans l’économie nationale. Le principe est simple. Une activité identifiée peut être contrôlée. Une activité contrôlée peut être réglementée. Une activité réglementée peut contribuer au développement. La Côte d’Ivoire ne doit donc pas mener une guerre contre l’or. Elle doit mener une guerre contre l’exploitation illégale, prédatrice et incontrôlée de l’or.
Faire des populations des alliées
L’État ne peut pas surveiller en permanence chaque forêt, chaque rivière et chaque zone rurale. Les communautés locales constituent donc un maillon essentiel de la prévention. Chefs traditionnels, élus locaux, agriculteurs, associations de jeunes et populations doivent devenir des partenaires de la protection des territoires. Cette implication nécessite cependant de la confiance et de la pédagogie. Les populations doivent comprendre que la lutte contre l’orpaillage clandestin ne vise pas à les priver des richesses présentes sur leurs terres. Elle vise à garantir que ces richesses soient exploitées légalement, sans compromettre leur santé, leurs terres agricoles et l’avenir de leurs enfants.
Une question de souveraineté nationale
Au-delà de la sécurité et de l’environnement, l’orpaillage clandestin pose une question fondamentale de souveraineté. Une ressource extraite du sous-sol ivoirien doit pouvoir être identifiée, tracée et valorisée dans un cadre qui profite au pays. Lorsqu’une ressource quitte clandestinement le territoire ou échappe aux circuits officiels, la Côte d’Ivoire risque de perdre sur plusieurs tableaux. Elle perd une partie de sa richesse minière. Elle peut perdre des recettes. Elle perd des terres agricoles lorsque celles-ci sont dégradées. Et elle devra éventuellement financer leur restauration. La lutte contre l’orpaillage clandestin est donc aussi une bataille pour la maîtrise des ressources nationales.
Changer les indicateurs de réussite
Le nombre de sites détruits demeure un indicateur important. Mais il ne devrait plus être le seul. Il faut également pouvoir mesurer le nombre de réseaux démantelés, les circuits financiers identifiés, les filières clandestines de commercialisation neutralisées, les terres réhabilitées, les activités artisanales régularisées et les populations accompagnées vers d’autres sources de revenus. C’est ainsi que l’on pourra distinguer une opération ponctuelle d’une transformation durable. La question n’est plus seulement de savoir combien de sites ont été fermés. La véritable question est de savoir combien ont pu durablement ne pas renaître.
Aller chercher le cœur du système
La Côte d’Ivoire dispose aujourd’hui de l’occasion de franchir une nouvelle étape. Les opérations de terrain doivent continuer. Mais elles doivent être accompagnées d’une stratégie plus large. Il faut remonter les financements, identifier les intermédiaires, tracer l’or, contrôler les circuits commerciaux, protéger les communautés, réhabiliter les terres, formaliser les activités qui peuvent l’être et créer des alternatives économiques. Lorsque les preuves sont établies, les véritables organisateurs des réseaux doivent également répondre de leurs actes. Car derrière chaque site clandestin existe une chaîne. Celui qui creuse. Celui qui finance. Celui qui équipe. Celui qui transporte. Celui qui achète. Celui qui commercialise. Et celui qui profite. Tant que cette chaîne pourra se reconstituer, la destruction des sites restera une bataille à recommencer. La victoire durable viendra lorsque l’ensemble du système deviendra trop risqué, trop difficile et trop coûteux pour prospérer dans la clandestinité. L’or ivoirien peut être une formidable source de développement, d’emplois et de prospérité. Mais deux principes doivent s’imposer. La richesse du sous-sol ne doit jamais devenir la pauvreté de la terre. Et l’or extrait en Côte d’Ivoire doit d’abord contribuer au développement de la Côte d’Ivoire.
Alassane Junior F
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