Contribution citoyenne / Jeunesse, Agriculture et Emploi : la Côte d'Ivoire face à son défi de génération
C’est une contribution pertinente que celle qui vient d’être produite par Hervé Patrick Amon. A l’aune de la démographie ivoirienne dominée par la jeunesse et une économie encore basée sur l’agriculture, il suggère que les deux s’imbriquent pour résorber un des problèmes générationnels.

La Côte d'Ivoire compte plus de 28 millions d'habitants. Plus de 75 % ont moins de 35 ans. Son agriculture représente 23 % du PIB et 40 % des recettes d'exportation. Ces deux réalités une jeunesse démographiquement écrasante et une économie structurellement agricole devraient naturellement se rencontrer. Elles ne se rencontrent pas encore assez. C'est le défi de notre génération.
Le paradoxe ivoirien : une terre riche, une jeunesse en attente
Abidjan concentre aujourd'hui près de 20 % de la population nationale et génère plus de 60 % du PIB. Cette hyper-concentration urbaine est le symptôme d'un déséquilibre profond : nos territoires producteurs le centre, l'ouest, l'est cacaoyer, les bassins d'anacarde du nord peinent à retenir et à attirer leur jeunesse. Les jeunes migrent vers la capitale non par rejet de la terre, mais par manque de perspective concrète sur elle. Or la Côte d'Ivoire est une puissance agricole mondiale de premier rang. Premier producteur mondial de cacao avec 44 % de la production mondiale, premier producteur africain d'anacarde, premier producteur africain de caoutchouc naturel : notre sol est notre richesse fondamentale. Le convertir en richesse humaine et en emplois qualifiés voilà l'équation que notre pays doit résoudre dans cette décennie.
Ce que le gouvernement a compris et engage
Le gouvernement du Président Alassane Ouattara a pris la mesure du défi. Le Programme Jeunesse du Gouvernement PJ-Gouv 2026-2030, adopté en août dernier et doté d'un budget global de 2 869 milliards de francs CFA, place l'insertion professionnelle des jeunes dans les filières agricoles au rang des priorités nationales. Ce n'est pas un discours : c'est un engagement chiffré, structuré, ambitieux. Les résultats sont déjà là. Selon le bilan présenté par le ministre Mamadou Touré, plus de 3,5 millions de jeunes ont bénéficié des programmes publics depuis 2023 quand les projections initiales tablaient sur 1,5 million. Le 6 octobre dernier, un Fonds d'appui aux organisations de jeunesse doté de 4,3 milliards de francs CFA a été lancé. Le 16 octobre, le BCP-Emploi distinguait les collectivités les plus performantes dans l'insertion de 120 394 jeunes bénéficiaires.
« L'agriculture, l'élevage, la pisciculture et la transformation halieutique figurent parmi les filières prioritaires pour l'emploi des jeunes. » — Ministre Mamadou Touré, octobre 2026
Changer le regard : l'agriculture comme choix d'avenir
Le vrai obstacle n'est pas technique, il est culturel. Des générations entières ont été formées à voir l'agriculture comme un horizon bouché, une activité de subsistance sans prestige ni revenu stable. Cette représentation doit être brisée. L'agri-business moderne, c'est de l'innovation, de la digitalisation, de l'entrepreneuriat à fort potentiel. Les Journées Nationales du Cacao et du Café 2026 l'ont affirmé avec force : le renouvellement générationnel est un enjeu stratégique pour l'avenir de nos filières. Un jeune ingénieur agronome qui gère 50 hectares de cacao certifié avec traçabilité numérique et accès direct aux marchés d'export, c'est un chef d'entreprise. Un jeune entrepreneur qui transforme l'anacarde en produits à valeur ajoutée pour le marché national et sous-régional, c'est un industriel. La Côte d'Ivoire a besoin que ses jeunes s'approprient ces rôles avec ambition et fierté.
Trois leviers pour accélérer la convergence jeunesse-agriculture
Premier levier : la formation professionnelle décentralisée. L'essentiel de nos centres de formation sont concentrés à Abidjan et dans quelques grandes villes. Former un jeune d'Odienné ou de Bondoukou à l'agri-business ne peut pas exiger qu'il quitte sa région. Des centres de formation agricole modernes, ancrés dans les réalités de chaque bassin de production, cacao à l'Est, anacarde au Nord, vivrier autour des grandes villes sont un investissement à retour social et économique direct et rapide.
Deuxième levier : le financement simplifié. Le programme Enable Youth et les dispositifs du BCP-Emploi montrent la voie. Il faut aller plus loin : simplifier l'accès au crédit agricole pour les jeunes porteurs de projets, réduire les garanties exigées, raccourcir les délais de traitement et développer des mécanismes de cautionnement mutuel adaptés aux réalités du secteur. Un jeune avec un bon projet ne doit pas échouer faute de garanties bancaires.
Troisième levier : la transformation locale créatrice d'emplois. Il est économiquement insoutenable que nos fèves de cacao partent brutes pour être transformées en Europe. Chaque tonne de chocolat fabriquée ici plutôt que là-bas, c'est de la valeur ajoutée ivoirienne, des emplois ivoiriens, des impôts ivoiriens. Le PND 2026-2030 a fixé des ambitions de transformation locale : leur traduction en unités industrielles dans nos régions productrices est la condition pour que l'emploi agricole devienne un emploi digne et attractif.
Notre devoir collectif
Décideurs publics, acteurs économiques, société civile, élus territoriaux : nous avons chacun une part de responsabilité dans cette convergence entre notre jeunesse et notre terre. Les politiques publiques posent le cadre et elles le posent avec sérieux. Mais c'est dans chaque région, dans chaque commune, dans chaque famille que se joue concrètement la transformation du regard sur l'agriculture.
La Côte d'Ivoire n'a pas à choisir entre sa jeunesse et son agriculture. Elle doit choisir de les unir. Ce choix, c'est celui de la prospérité partagée, de l'emploi digne et du développement équilibré de tout notre territoire national. C'est le choix de l'émergence, non pas seulement pour Abidjan, mais pour les 31 régions de notre pays.
Hervé Patrick Amon
Chef d'Entreprise
Conseiller Régional de l'Indénié-Djuablin
Président de la Commission des Relations Extérieures et de la Coopération du Conseil Régional de l'Indénié-Djuablin — Cadre du RHDP
Dans nos dossiers
À lire aussi

Café-cacao : La BNI mobilise 300 milliards FCFA pour soutenir la campagne 2026-2027
La Banque nationale d'investissement sort la lourde enveloppe de 300 milliards F pour une commercialisation du cacao réussie en 2027.
21 août 2026 · 3 min

ORPAILLAGE CLANDESTIN :ET SI LA CÔTE D’IVOIRE S’ATTAQUAIT ENFIN AUX COMMANDITAIRES ?
La lutte contre l’orpaillage clandestin est devenue un enjeu majeur pour la Côte d’Ivoire. Depuis plusieurs années, l’État multiplie les opérations de démantèlement, les saisies d’équipements et les interpellations.
21 août 2026 · 7 min

Cacao ivoirien : Après le rachat des stocks, l’heure de vérité pour la filière
En janvier , la crise de la commercialisation du cacao a défrayé la chronique. Une situation , désormais bien loin derrière.
20 août 2026 · 5 min

Orpaillage clandestin : Quand les communautés locales deviennent le premier rempart
L'orpaillage clandestin doit être éradiquée. A cet effet, les communautés doivent être les derniers remparts
19 août 2026 · 5 min