CACAO IVOIRIEN : PREMIÈRE PUISSANCE MONDIALE, MAIS QUI CAPTE RÉELLEMENT LA RICHESSE ?
Avec le prix bord champ fixé à 1200 f cfa le kilogramme de la fève, plusieurs voix mécontentes s'élèvent pour demander le maillon de la chaine qui profite de la manne.

La Côte d’Ivoire domine la production mondiale de cacao, mais cette puissance agricole ne se traduit pas encore pleinement en souveraineté économique. Pendant que les fèves ivoiriennes alimentent les grandes industries chocolatières internationales, une question demeure. Quelle part de la richesse créée revient réellement aux producteurs et à l’économie nationale ? La rencontre du 6 octobre 2026 entre les responsables du Conseil du Café-Cacao et ceux du groupe Barry Callebaut remet au premier plan ce paradoxe. Le premier producteur mondial peut-il continuer à occuper une position dominante dans les champs sans conquérir une place équivalente dans la transformation et la création de valeur ?
La rencontre entre Koné Brahima Yves, directeur général du Conseil du Café-Cacao, et Hein Schumacher, président-directeur général de Barry Callebaut, a notamment porté sur la recherche agronomique, la durabilité de la production, les maladies du cacaoyer et la sécurisation de l’approvisionnement. Ces échanges illustrent l’importance stratégique de la Côte d’Ivoire pour les grands industriels internationaux, mais soulèvent également la question des retombées concrètes de ces partenariats pour l’économie ivoirienne.
Une puissance agricole confrontée au défi de la valeur ajoutée
Premier producteur mondial de cacao, la Côte d’Ivoire occupe une position déterminante dans l’approvisionnement de l’industrie chocolatière. Cette place lui confère un poids économique considérable, mais l’expose aussi aux fluctuations des cours internationaux, aux risques climatiques et aux exigences croissantes des marchés.
Malgré les investissements réalisés dans la transformation locale, une part importante de la valeur finale du chocolat demeure créée à travers des activités industrielles, commerciales et de distribution situées hors du territoire national. La transformation des fèves en produits intermédiaires constitue un progrès, mais elle ne garantit pas, à elle seule, la maîtrise de toute la chaîne de valeur.
Le véritable défi consiste désormais à développer une industrie capable de produire davantage de biens finis, de renforcer les compétences nationales et de favoriser l’émergence d’entreprises ivoiriennes compétitives.
Les producteurs, premiers acteurs mais bénéficiaires fragiles
Au cœur de cette économie se trouvent des centaines de milliers de familles agricoles dont les revenus dépendent largement du cacao. Pourtant, leur situation demeure exposée à l’évolution des prix, aux coûts de production, au vieillissement des plantations et aux aléas climatiques.
Le prix garanti aux producteurs constitue un mécanisme essentiel de régulation, mais son niveau doit être apprécié à la lumière des charges réellement supportées par les exploitants. L’entretien des vergers, les intrants, la main-d’œuvre et les besoins familiaux influencent directement leur revenu disponible.
La question ne se limite donc pas au montant annoncé pour chaque campagne. Elle concerne le pouvoir d’achat des producteurs, leur capacité à investir et les perspectives économiques offertes aux nouvelles générations rurales.
Une filière durable ne peut reposer uniquement sur les performances des exportations. Elle doit également permettre à ceux qui produisent la matière première de vivre dignement de leur activité.
Barry Callebaut et les multinationales, des partenaires incontournables
La présence des grands groupes internationaux dans la filière ivoirienne représente un atout industriel et commercial. Leurs investissements contribuent à la transformation, à l’accès aux marchés et au développement de certaines compétences techniques.
Toutefois, la coopération économique doit s’inscrire dans une logique d’intérêts réciproques. La Côte d’Ivoire gagnerait à négocier des partenariats favorisant davantage la recherche locale, le transfert de technologies, la formation des cadres ivoiriens et l’intégration des petites et moyennes entreprises nationales.
L’enjeu n’est pas d’opposer les investisseurs étrangers aux intérêts ivoiriens, mais de construire des relations économiques dans lesquelles la puissance agricole du pays se traduit par des bénéfices industriels et sociaux mesurables.
Les engagements annoncés devront donc être appréciés à partir de leurs résultats concrets, notamment en matière d’emplois qualifiés, de développement technologique et de retombées pour les communautés productrices.
Le vieillissement des vergers, une menace pour l’avenir
La durabilité de la production constitue un autre défi majeur. Le vieillissement de certaines plantations, les maladies du cacaoyer, la dégradation des sols et les perturbations climatiques peuvent fragiliser les rendements et compromettre les revenus agricoles.
Le renouvellement des vergers exige des investissements importants, un accompagnement technique et un accès à du matériel végétal performant. Il suppose également de prendre en compte les années pendant lesquelles les nouvelles plantations ne produisent pas encore suffisamment.
La recherche agronomique doit ainsi devenir une priorité stratégique. Les partenariats internationaux pourraient contribuer à renforcer les capacités scientifiques ivoiriennes, à améliorer les pratiques agricoles et à développer des solutions adaptées aux réalités locales.
Mais cette modernisation ne pourra réussir sans une participation effective des producteurs et de leurs organisations.
Trois orientations pour renforcer la souveraineté économique
La première consiste à accélérer la transformation industrielle en privilégiant les activités générant une forte valeur ajoutée. Au-delà du broyage des fèves, la Côte d’Ivoire doit encourager la fabrication de produits chocolatés finis, le développement de marques nationales et l’accès direct aux marchés de consommation.
La deuxième repose sur une meilleure rémunération et une protection accrue des producteurs. L’amélioration de la productivité, la transparence des mécanismes de commercialisation, le financement des coopératives et la diversification des revenus agricoles pourraient renforcer leur résilience.
La troisième vise à consolider la recherche, la formation et l’entrepreneuriat local. Des partenariats entre l’État, les industriels, les universités et les entreprises ivoiriennes permettraient de développer des compétences dans l’agronomie, l’industrie alimentaire, la logistique et la commercialisation internationale.
Ces orientations nécessitent des investissements, une coordination institutionnelle et des mécanismes d’évaluation permettant de mesurer les progrès réalisés.
De la puissance agricole à la puissance industrielle
La Côte d’Ivoire dispose d’atouts considérables. Son expérience agricole, son poids sur le marché mondial, ses infrastructures et ses capacités industrielles constituent des fondations solides pour une nouvelle étape de développement.
Mais la souveraineté économique ne se décrète pas. Elle se construit par la maîtrise progressive des technologies, la montée en compétence des entreprises nationales et une meilleure participation à la valeur créée.
La rencontre entre le Conseil du Café-Cacao et Barry Callebaut peut contribuer à cette ambition si les engagements débouchent sur des réalisations tangibles. L’objectif doit être de transformer la position dominante du pays dans la production en un avantage industriel durable.
La Côte d’Ivoire ne saurait mesurer indéfiniment sa réussite à la seule quantité de fèves exportées. Elle doit également apprécier les revenus de ses producteurs, la compétitivité de ses entreprises, les emplois créés et la richesse conservée sur son territoire.
Car être le premier producteur mondial ne signifie pas nécessairement être le premier bénéficiaire de la richesse produite.
Le véritable défi du cacao ivoirien n’est plus seulement de nourrir l’industrie chocolatière mondiale. Il est de faire en sorte que cette richesse transforme durablement la vie de ceux qui la produisent et l’avenir du pays qui la porte.
Jean Baptiste Angaman
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