Afrique de l’Ouest :52,8 millions de personnes menacées par l'insécurité alimentaire
La faim aux portes de l'Afrique de l'ouest parait un scenario improbable. Et pourtant, si l'on n'y prend garde , cela peut être une réalité.

L’Afrique de l’Ouest fait face à une équation préoccupante. Région de grandes terres agricoles, de bassins céréaliers, d’élevage, de pêche et d’importantes ressources hydriques, elle demeure confrontée à une insécurité alimentaire qui touche des dizaines de millions de personnes. Les projections évoquant jusqu’à 52,8 millions de personnes susceptibles d’être confrontées à une insécurité alimentaire aiguë pendant la période de soudure de juin à août 2026 illustrent l’ampleur d’un problème qui dépasse désormais la seule question de la production agricole. Ce chiffre interpelle d’autant plus que l’Afrique de l’Ouest possède une longue tradition agricole. Du Sahel aux régions côtières, les productions de riz, maïs, mil, sorgho, manioc, igname, légumes, fruits et produits d’élevage constituent une base considérable. Pourtant, produire ne suffit plus. Il faut pouvoir stocker, transformer, transporter et commercialiser les denrées à des prix accessibles.
Le paradoxe de l’abondance et de la faim
L’insécurité alimentaire ne signifie pas nécessairement l’absence de nourriture. Elle traduit aussi l’incapacité d’une partie de la population à accéder régulièrement à une alimentation suffisante. Lorsque les revenus progressent moins vite que le coût des denrées, les produits peuvent être disponibles sur les marchés tout en devenant inaccessibles pour certains ménages. À cette fragilité économique s’ajoutent les conséquences des conflits et de l’insécurité, particulièrement dans plusieurs zones du Sahel. Les déplacements de populations perturbent les campagnes agricoles, réduisent l’accès aux terres et fragilisent les circuits commerciaux.
Le changement climatique bouleverse les équilibres
Les producteurs doivent également composer avec des saisons de plus en plus difficiles à anticiper. Sécheresses, inondations, irrégularité des pluies et dégradation des sols peuvent compromettre les récoltes. L’agriculture ouest-africaine restant largement dépendante des précipitations, l’irrigation, la maîtrise de l’eau et les techniques agricoles adaptées au changement climatique deviennent stratégiques. La sécurité alimentaire de demain se prépare donc aussi dans les barrages, les retenues d’eau, la recherche agronomique et l’accès à des semences plus résistantes.
Produire davantage ne suffira pas
Une partie du problème commence après la récolte. Des quantités importantes de produits agricoles sont perdues faute de capacités suffisantes de conservation, de transformation, de chaîne du froid et de transport. Des producteurs peuvent ainsi enregistrer de bonnes récoltes et vendre rapidement à faible prix faute de stockage, alors que quelques mois plus tard les consommateurs doivent acheter les mêmes produits beaucoup plus chers. Construire des entrepôts, développer des plateformes logistiques, améliorer les routes rurales et soutenir les industries agroalimentaires doivent donc être considérés comme des investissements stratégiques. La souveraineté alimentaire ne commence pas seulement dans le champ. Elle se construit également entre le champ et le marché.
L’Afrique de l’Ouest doit mieux commercer avec elle-même
La région dispose d’un avantage considérable, celui de la complémentarité de ses économies. Certaines zones produisent des céréales, d’autres des tubercules, des fruits, du bétail, du poisson ou des produits maraîchers. Pourtant, les difficultés logistiques, les obstacles aux frontières et les coûts de transport peuvent encore ralentir les échanges et renchérir les prix. Une véritable politique alimentaire régionale devrait permettre à une production excédentaire dans un pays de rejoindre rapidement un marché déficitaire dans un autre. La sécurité alimentaire dépendra donc aussi de la capacité des États à considérer l’Afrique de l’Ouest comme un grand bassin commun de production, de transformation et de consommation.
La Côte d’Ivoire également concernée
Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu mérite une attention particulière. Grande puissance agricole et premier producteur mondial de cacao, le pays doit parallèlement poursuivre le renforcement de ses productions vivrières. Le cacao, l’anacarde, le café ou l’hévéa génèrent des revenus indispensables, mais la souveraineté alimentaire se joue aussi dans les rizières, les champs de manioc, de maïs, d’igname, de banane plantain, ainsi que dans le maraîchage, l’élevage et la pêche. L’enjeu consiste à maintenir la puissance des cultures d’exportation tout en construisant une agriculture vivrière suffisamment productive pour accompagner la croissance démographique, l’urbanisation et l’évolution de la consommation.
Faire de l’agriculteur un véritable entrepreneur
La transformation devra également passer par une nouvelle place accordée au producteur. Trop souvent, l’agriculteur demeure le maillon qui prend le risque de produire tout en captant une part limitée de la valeur créée. Faciliter l’accès au crédit, aux équipements, à l’assurance agricole, à l’information sur les prix, à la mécanisation et aux débouchés permettrait de rendre le secteur plus productif et plus attractif pour la jeunesse. L’agriculture ne doit plus être présentée comme une activité de dernier recours. Associée à la transformation agroalimentaire, à la logistique, au numérique et à la distribution, elle peut constituer l’une des principales sources d’emplois et de création de richesse de la région.
Une urgence alimentaire qui devient politique
Lorsque des dizaines de millions de personnes risquent de rencontrer des difficultés pour se nourrir, la question cesse d’être exclusivement agricole. Elle devient économique, sociale, sécuritaire et politique. Une population qui ne peut accéder régulièrement à une alimentation suffisante devient plus vulnérable à la pauvreté, aux déplacements forcés et aux tensions sociales. Les réponses d’urgence restent indispensables lorsque des populations sont menacées, mais elles ne peuvent constituer une stratégie permanente. L’Afrique de l’Ouest doit simultanément protéger les populations les plus fragiles et construire les infrastructures agricoles capables de réduire durablement leur vulnérabilité.
Le véritable objectif ne doit pas être seulement de distribuer davantage de nourriture lorsque survient la crise, mais de construire une région dans laquelle la crise alimentaire devient progressivement l’exception. Avec ses terres, son eau, sa jeunesse et la diversité de ses productions, l’Afrique de l’Ouest possède une partie des réponses à sa propre vulnérabilité. Le défi consiste désormais à transformer ce potentiel agricole en véritable souveraineté alimentaire. Car le paradoxe deviendrait difficilement acceptable à long terme. Une région capable de nourrir des centaines de millions de personnes ne peut se résoudre à voir des dizaines de millions de ses habitants vivre chaque année dans la crainte de manquer de nourriture.
Aminata Camara
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