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MAMADOU TOURÉ ET L’EMPLOI DES JEUNES :8 ANS APRES, DES MILLIARDS ANNONCÉS, QUEL AVENIR POUR LA JEUNESSE ?

L'heure du bilan a quasiment sonné pour le ministère de l'Emploi des jeunes et la jeunesse. Des résultats tangibles et palpables , à l'aune des ressources mobilisées doivent être présentés.

Par Kader Diomandé8 min de lecture
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Touré Mamadou est à la tête du ministère de la jeunesse et de l'Emploi-jeunes
Touré Mamadou est à la tête du ministère de la jeunesse et de l'Emploi-jeunes

Après plus de huit années à la tête du ministère chargé de la Jeunesse, Mamadou Touré ne peut plus se contenter d’annoncer des programmes, des financements et des statistiques. Le temps est venu de confronter les promesses aux réalités du terrain. Combien de jeunes ont véritablement quitté la précarité ? Combien disposent aujourd’hui d’un emploi stable, d’un revenu décent ou d’une entreprise viable grâce aux dispositifs publics ? Derrière les milliards mobilisés et les millions de bénéficiaires revendiqués, une question dérangeante s’impose. La politique ivoirienne de l’emploi des jeunes transforme-t-elle durablement des vies ou produit-elle davantage de chiffres que de résultats vérifiables ?

Nommé ministre de la Promotion de la jeunesse et de l’Emploi des jeunes en juillet 2018, Mamadou Touré totalise désormais huit ans et trois mois de responsabilités gouvernementales dans ce secteur stratégique. Son expérience dans les rouages de l’État, notamment dans les questions de jeunesse et de formation professionnelle, lui confère une connaissance approfondie des défis auxquels sont confrontées les nouvelles générations. Cette longévité constitue autant un avantage qu’une obligation de résultats. Après huit années, le ministre ne peut plus invoquer les seules difficultés héritées du passé pour justifier les insuffisances persistantes. Il dispose du recul nécessaire pour présenter un bilan détaillé, documenté et soumis à une évaluation indépendante.

Les chiffres officiels méritent précisément cet examen. Selon les données 2024 publiées par l’Observatoire national de l’emploi et de la formation, 21,1 % des jeunes âgés de 16 à 35 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Plus préoccupant encore, l’emploi informel représente 82,3 % de l’emploi total. Ces indicateurs, signalés comme étant en attente de validation, révèlent néanmoins la profondeur des défis structurels du marché du travail ivoirien.

Le taux de chômage officiel, estimé à 5,1 % pour 2024, ne suffit pas à décrire cette réalité. Dans une économie où une grande partie de la population exerce des activités informelles, travailler ne signifie pas nécessairement disposer d’un revenu suffisant, d’une protection sociale ou d’une stabilité professionnelle. Un jeune peut être statistiquement considéré comme occupé tout en demeurant économiquement vulnérable.

C’est précisément là que se situe le cœur du débat. La jeunesse ivoirienne ne réclame pas seulement une activité pour survivre. Elle aspire à des emplois dignes, à des perspectives d’évolution et à la possibilité de construire son avenir sans dépendre durablement de l’assistance familiale.

Face à ces difficultés, le gouvernement met en avant des investissements considérables. En août 2026, le Conseil des ministres a présenté un bilan du Programme Jeunesse du Gouvernement faisant état de 3,6 millions de jeunes touchés par différentes initiatives au 31 décembre 2025, pour un investissement cumulé annoncé de 962,16 milliards de FCFA. Ces interventions comprennent notamment des formations, des programmes d’insertion, des dispositifs entrepreneuriaux et des bourses d’études.

Ces chiffres témoignent d’une mobilisation publique importante qu’il serait inexact de nier. Mais ils appellent une clarification fondamentale. Être bénéficiaire d’une formation, participer à un programme ou recevoir un accompagnement ne signifie pas automatiquement avoir obtenu un emploi durable. De même, le nombre de personnes touchées par une initiative ne correspond pas nécessairement au nombre de jeunes sortis de la précarité.

La distinction est capitale. Un programme peut atteindre ses objectifs administratifs sans transformer durablement les conditions économiques de ses bénéficiaires. C’est pourquoi les indicateurs d’activité doivent désormais céder davantage de place aux indicateurs d’impact.

Combien de jeunes accompagnés en 2022 disposent encore d’un emploi en 2026 ? Combien d’entreprises financées ont survécu trois années après leur création ? Quel est le revenu moyen des bénéficiaires avant et après leur passage dans les dispositifs publics ? Quelle proportion des stages débouche sur un contrat de travail stable ? Voilà les questions auxquelles un véritable bilan devrait répondre.

Le ministre affirme disposer de mécanismes de suivi des bénéficiaires, notamment dans le cadre de la Foire nationale de l’emploi et du recrutement. En 2026, plus de 86 000 opportunités d’emploi, de stage et de financement ont été annoncées. Mais une opportunité proposée ne constitue pas nécessairement un recrutement effectif. Une candidature retenue n’est pas toujours synonyme d’emploi pérenne.

L’exigence de transparence impose donc de publier les résultats consolidés, les taux d’insertion, les durées d’emploi, les revenus et les données de suivi, dans le respect de la vie privée des bénéficiaires. La présentation de réussites individuelles peut illustrer l’utilité d’un programme, mais elle ne saurait remplacer une évaluation représentative de son efficacité.

La situation de Daloa ajoute une dimension particulièrement sensible à ce débat. Mamadou Touré exerce également des responsabilités politiques dans le Haut-Sassandra, une région confrontée, comme d’autres territoires ivoiriens, aux difficultés d’insertion professionnelle et aux aspirations migratoires d’une partie de sa jeunesse.

 

Selon une stratégie pays publiée par l’Organisation internationale pour les migrations, Daloa représentait 6 % des villes de départ recensées parmi les migrants de retour étudiés sur la période 2022-2023. Elle apparaissait ainsi comme la deuxième ville de départ dans cet échantillon, derrière Abidjan.

Cette donnée ne signifie pas que 6 % des jeunes de Daloa ont émigré ni que les politiques locales seraient directement responsables des départs. Elle souligne toutefois la place de cette ville dans les trajectoires migratoires étudiées et invite à examiner plus attentivement les perspectives économiques offertes à la jeunesse de la région.

La migration irrégulière ne saurait être réduite à un phénomène de mode. Les parcours vers le Sahara, l’Afrique du Nord et la Méditerranée exposent les candidats au départ à des risques considérables. Les motivations sont diverses, mais la recherche de meilleures conditions de vie et de perspectives économiques constitue un facteur important.

Lorsqu’une partie de la jeunesse estime devoir risquer sa vie pour espérer améliorer son avenir, les pouvoirs publics ont le devoir d’interroger la qualité des possibilités offertes sur le territoire national. Cette interrogation concerne l’ensemble de la politique économique et sociale, mais elle interpelle particulièrement le ministère chargé de l’insertion professionnelle.

 

À Daloa comme ailleurs, les jeunes ont besoin de formations adaptées aux réalités du marché, d’un accès effectif au financement, de débouchés commerciaux et d’un accompagnement technique durable. Les secteurs de l’agriculture, de l’agro-industrie, du transport, de la logistique, du bâtiment, du numérique et des énergies renouvelables présentent des possibilités qui méritent des politiques territoriales plus ambitieuses.

Le Haut-Sassandra, avec son potentiel agricole et commercial, devrait pouvoir devenir un territoire exemplaire en matière de transformation locale, d’entrepreneuriat et de création d’emplois. La réussite ne se mesurerait pas seulement au nombre de jeunes sensibilisés ou formés, mais à l’émergence d’entreprises capables de produire, de vendre et de recruter durablement.

Une autre interrogation concerne l’équité dans l’accès aux dispositifs publics. Les critères de sélection des bénéficiaires sont-ils suffisamment transparents ? Les jeunes sans relations politiques ou administratives disposent-ils des mêmes possibilités que les autres ? Les mécanismes de recours sont-ils connus et accessibles ?

Il ne s’agit pas d’affirmer, sans preuve, que les programmes seraient distribués sur une base partisane. Mais lorsqu’il est question de fonds publics destinés à la jeunesse, la transparence des procédures doit être irréprochable. Les financements doivent répondre à des critères objectifs de viabilité, de compétence et de besoin, indépendamment des appartenances politiques.

La question des priorités mérite également d’être posée. Les activités de mobilisation, les campagnes de communication et les événements consacrés à la jeunesse peuvent avoir leur utilité. Mais ils ne doivent pas prendre le pas sur l’accompagnement de projets productifs, l’apprentissage de métiers et le développement d’entreprises créatrices de valeur.

La Côte d’Ivoire a besoin de jeunes agriculteurs capables de transformer leurs récoltes, de techniciens qualifiés, de développeurs informatiques, d’artisans structurés et d’entrepreneurs industriels. Elle a besoin d’un environnement dans lequel une idée économiquement viable peut obtenir un financement, un encadrement et un accès au marché.

 

Après huit ans de ministère, trois exigences devraient désormais s’imposer.

 

La première est la publication d’un bilan indépendant des programmes d’insertion, avec une distinction claire entre les financements annoncés, les fonds effectivement décaissés, les bénéficiaires accompagnés et les emplois durables créés.

La deuxième est l’instauration d’un suivi public des entreprises financées, notamment à douze, vingt-quatre et trente-six mois, afin de mesurer leur survie, leur chiffre d’affaires, leurs emplois et leur contribution à l’économie nationale.

La troisième est la territorialisation des politiques d’emploi, avec des objectifs précis pour les régions, particulièrement celles où les difficultés économiques et les départs migratoires justifient une attention renforcée.

Ces exigences ne constituent pas une remise en cause de principe des efforts gouvernementaux. Elles représentent au contraire les conditions d’une évaluation sérieuse et d’une amélioration des politiques publiques.

Mamadou Touré dispose de chiffres à défendre et de programmes à faire valoir. Ses contradicteurs ont, pour leur part, le droit de demander des preuves plus précises de leur efficacité. Entre ces deux positions, seule une évaluation indépendante peut permettre de mesurer les acquis, les insuffisances et les corrections nécessaires.

La responsabilité du chômage et de la précarité des jeunes ne repose évidemment pas sur un seul ministre. Elle engage aussi le système éducatif, les entreprises, les politiques industrielles, les collectivités territoriales et les conditions générales de développement économique. Mais cette responsabilité collective ne saurait dispenser le premier responsable du département ministériel concerné de rendre compte de son action.

 

Huit ans après sa nomination, Mamadou Touré doit désormais accepter que le débat change de nature. Il ne suffit plus d’expliquer combien l’État a dépensé. Il faut démontrer ce que ces dépenses ont durablement changé. Il ne suffit plus d’annoncer des milliers d’opportunités. Il faut établir combien se sont transformées en emplois décents. Il ne suffit plus de célébrer les bénéficiaires. Il faut mesurer leur autonomie économique.

La jeunesse ivoirienne ne demande pas des miracles. Elle demande des perspectives crédibles, des règles équitables et des politiques dont les résultats peuvent être vérifiés. Elle veut pouvoir travailler, entreprendre, se loger, fonder une famille et envisager son avenir dans son propre pays.

Après huit années à la tête du ministère de la Jeunesse, la question n’est donc plus de savoir si Mamadou Touré sait annoncer des programmes. Il a largement démontré sa capacité à le faire. La question est de savoir si ces programmes ont suffisamment transformé la vie des jeunes auxquels ils étaient destinés. Car les milliards annoncés ne remplacent pas les revenus. Les statistiques ne remplacent pas les emplois. Et les discours, aussi convaincants soient-ils, ne remplacent jamais les résultats.

La jeunesse ivoirienne mérite mieux qu’une succession de bilans triomphants et de frustrations silencieuses. Elle mérite des comptes, des preuves et un avenir.

 Joël Rabbi

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