Économie

QUI CONTRÔLE L’OR IVOIRIEN ?

L'avènement de l'or dans le système économique ivoirien est en train de chambouler la donne.

Par admin5 min de lecture
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Une vue de l'or
Une vue de l'or

La Côte d’Ivoire est en train de changer de dimension minière. Longtemps dominée par le cacao, l’économie nationale voit désormais l’or prendre une place stratégique dans les investissements, les exportations et les ambitions industrielles du pays. Plusieurs nouveaux projets aurifères devraient encore accroître la production nationale dans les prochaines années. Derrière cette montée en puissance se pose pourtant une question essentielle. Qui contrôle réellement l’or ivoirien ?

Sur le plan institutionnel, l’État demeure maître du sous-sol, définit les règles, délivre les permis et organise le contrôle de l’activité minière. Les compagnies légalement installées exploitent les gisements dans un cadre réglementé et doivent s’acquitter de leurs obligations fiscales, sociales et environnementales. Mais parallèlement à cette industrie formelle s’est développée une économie beaucoup plus difficile à maîtriser, celle de l’orpaillage clandestin.

Le phénomène dépasse désormais l’image de quelques chercheurs d’or utilisant des moyens rudimentaires. Sur certains sites, les opérations mobilisent des machines, des excavatrices, des pompes, des produits chimiques, des moyens de transport et des capitaux importants. Autour des zones d’exploitation gravitent propriétaires d’équipements, financiers, négociants, intermédiaires, transporteurs et acheteurs. L’orpailleur présent au fond d’une excavation peut ainsi n’être que le dernier maillon visible d’une chaîne économique beaucoup plus structurée.

C’est précisément là que commence la véritable interrogation sur le contrôle de l’or ivoirien. Qui finance certaines exploitations clandestines ? Qui fournit les machines et les produits utilisés ? Qui achète l’or après son extraction ? Par quels circuits rejoint-il les centres urbains ou les marchés extérieurs ? Quelle quantité d’or échappe chaque année aux statistiques officielles et à la fiscalité nationale ? Tant que l’ensemble de cette chaîne ne sera pas parfaitement traçable, une partie de la richesse aurifère ivoirienne continuera d’échapper au contrôle effectif de l’État.

La réponse publique ne peut donc plus se limiter à la destruction des sites clandestins. La surveillance technologique, la cartographie des zones d’exploitation, le renseignement économique, le contrôle des circuits commerciaux et la traçabilité de l’or doivent devenir des composantes centrales de la politique minière. Fermer une mine illégale sans identifier ceux qui financent, achètent et écoulent sa production revient souvent à combattre les conséquences sans désorganiser véritablement le réseau.

L’enjeu environnemental renforce encore l’urgence. Dans plusieurs régions, l’orpaillage clandestin entraîne destruction des terres agricoles, dégradation des forêts, excavation incontrôlée des sols et pollution des cours d’eau. L’usage de substances potentiellement dangereuses expose également les communautés riveraines à des risques durables. L’or clandestin ne représente donc pas uniquement une perte financière pour l’État. Il peut également créer une dette écologique dont le coût sera supporté pendant plusieurs générations.

 

Le problème possède aussi une dimension sécuritaire. Lorsque des activités minières clandestines mobilisent des capitaux importants et génèrent rapidement des revenus considérables, elles peuvent attirer trafics, conflits fonciers, violences et réseaux criminels. Dans un contexte régional marqué par la montée de différentes formes de criminalité transfrontalière, contrôler les zones aurifères devient également une question de souveraineté territoriale et de sécurité nationale.

Pour autant, il serait dangereux de confondre systématiquement exploitation artisanale et criminalité. Des milliers de personnes trouvent dans l’orpaillage une source de revenus et parfois leur principal moyen de subsistance. L’enjeu consiste donc à formaliser l’activité artisanale, identifier les exploitants, créer des zones autorisées, imposer des normes environnementales, organiser des circuits d’achat officiels et garantir la traçabilité de la production. Une économie artisanale encadrée peut contribuer au développement local. Une économie clandestine incontrôlée alimente au contraire l’opacité et prive la collectivité d’une partie de ses ressources.

Le véritable combat se joue également après l’extraction. Contrôler l’or signifie connaître son origine, son poids, son acheteur, son prix de vente, son lieu de transformation et sa destination finale. Sans mécanisme robuste de traçabilité, le risque existe de voir de l’or extrait clandestinement rejoindre progressivement des circuits apparemment légaux. La lutte contre l’orpaillage illégal doit donc également concerner les comptoirs d’achat, les négociants, les transporteurs et les exportateurs.

Une autre question doit désormais être posée. Quelle part de la valeur créée par l’or reste réellement en Côte d’Ivoire ? Le pays ne gagnerait qu’imparfaitement sa bataille minière s’il réussissait à augmenter fortement sa production tout en continuant d’exporter essentiellement une matière première dont la plus grande valeur serait créée ailleurs. La souveraineté minière suppose donc davantage de transformation locale, de compétences nationales, de sous-traitance ivoirienne, d’ingénieurs, de techniciens et d’entreprises capables d’occuper une place croissante dans toute la chaîne de valeur.

Les populations vivant à proximité des mines doivent également pouvoir constater concrètement les bénéfices de cette richesse. Routes, écoles, centres de santé, eau potable, emplois locaux, formation professionnelle et soutien à l’entrepreneuriat doivent accompagner l’exploitation des ressources. Lorsqu’une région produit des milliards de francs CFA de richesse mais que ses villages restent confrontés à des infrastructures insuffisantes, un sentiment d’injustice peut progressivement s’installer.

La Côte d’Ivoire doit ainsi éviter le paradoxe de nombreux pays riches en ressources naturelles mais dont les territoires producteurs demeurent pauvres. Une politique minière moderne ne peut être évaluée uniquement à travers les tonnes extraites ou les recettes fiscales encaissées. Elle doit également être appréciée à travers les emplois créés, les entreprises nationales développées, les territoires transformés et l’environnement préservé.

 

Qui contrôle alors l’or ivoirien ? Juridiquement, l’État. Industriellement, les entreprises titulaires de permis jouent un rôle majeur. Localement, les communautés vivent quotidiennement avec les conséquences de son exploitation. Mais dans les marges de cette économie officielle subsistent encore des circuits clandestins capables de capter une partie de la richesse nationale. Tout l’enjeu des prochaines années sera de réduire cet espace d’opacité.

La Côte d’Ivoire dispose d’une opportunité historique. L’or peut contribuer puissamment à diversifier l’économie nationale au-delà du cacao, financer le développement et faire émerger de nouvelles industries. Mais pour transformer une ressource naturelle en véritable richesse nationale, il faut davantage que l’extraire. Il faut la connaître, la tracer, la protéger, la transformer et faire en sorte que sa valeur profite durablement au pays.

La bataille de l’or ivoirien ne se gagnera donc pas uniquement dans les mines. Elle se gagnera dans la maîtrise des circuits financiers, la surveillance des territoires, la transformation industrielle, la protection de l’environnement et la capacité de l’État à faire de chaque gramme extrait une richesse identifiable pour la Nation.

Alassane Junior F

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