LIBRE TRIBUNE/ FINANCER AUTREMENT : DE LA DETTE SUBIE À L’INVESTISSEMENT PRODUCTIF
Dans notre précédente tribune, « Emprunter pour quoi faire ? Le piège de la dette sans transformation », nous interrogions le sens de l’endettement public. Après avoir posé la question de son utilité, examinons comment mieux financer le développement et transformer les ressources mobilisées en investissements productifs.

L’Afrique emprunte des milliards. Mais derrière les montants annoncés, une question demeure : où sont les emplois, les écoles, les usines, les routes praticables et les services essentiels qui devraient améliorer la vie des populations ?
Dans Dynamiques du développement en Afrique 2025, la Commission de l’Union africaine et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) soulignent la pression croissante du service de la dette. En 2024, celui-ci représentait une part médiane de 12 % des dépenses publiques des pays étudiés, contre 3,5 % en 2010. Plus largement, les gouvernements africains consacraient en moyenne sept fois plus de ressources au service de la dette qu’aux infrastructures.
Ces chiffres posent une question fondamentale : comment transformer les ressources empruntées en richesses durables, en emplois et en opportunités ?
Les Assemblées annuelles du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, tenues à Bangkok du 12 au 18 octobre 2026, ont rappelé les défis du financement du développement. L’enjeu est désormais de mieux orienter les ressources vers des investissements réellement productifs.Car le véritable problème n’est pas seulement de savoir combien un État emprunte, mais ce qu’il construit avec les ressources mobilisées.
Comment le commerçant de Tayo, le producteur de Gragbazo ou le jeune d’Okrouyo peuvent-ils ressentir les effets de la dette publique dans leur quotidien ?
Passer de la dette à l’investissement productif
L’endettement public peut être un instrument légitime de développement lorsqu’il finance des investissements qui renforcent les capacités économiques et produisent des bénéfices durables.
Une route facilitant l’écoulement des produits agricoles, une infrastructure énergétique soutenant l’industrialisation ou un établissement de formation préparant les compétences de demain peuvent générer des retombées bien au-delà de leur coût initial.
Le projet d’aménagement de l’axe Guiglo–Taï–Tabou, long d’environ 284 kilomètres, illustre cette ambition pour le Grand-Ouest. Il peut faciliter les échanges, désenclaver des territoires et renforcer les connexions économiques, notamment vers le port de San Pedro.
L’investissement public doit ainsi être apprécié à sa capacité à créer des activités, réduire les coûts de production et de transport, favoriser l’emploi et améliorer les conditions de vie.Emprunter peut donner les moyens de construire. Mais c’est la qualité de l’investissement qui permet de créer durablement de la richesse.
Renforcer l’ingénierie nationale et la conception des projets
L’Afrique ne peut financer durablement son développement sans renforcer sa capacité à concevoir, planifier, réaliser et évaluer ses projets. Cela exige des institutions techniques solides, des études de faisabilité rigoureuses, une maîtrise des coûts et une meilleure capacité de négociation avec les partenaires financiers.
L’expérience ivoirienne du BNETD, anciennement Direction et Contrôle des Grands Travaux (DCGTX), rappelle l’importance d’une expertise nationale capable d’accompagner les grands projets. Le parcours de Tidjane Thiam, qui en a été directeur général de 1994 à 1998 avant d’exercer des responsabilités ministérielles, illustre également la place de l’expertise technique dans la conduite des politiques publiques.
Il ne s’agit pas de se fermer aux compétences étrangères, mais de faire des partenariats un levier de transfert de savoir-faire et de renforcement des capacités nationales.
Cette ambition doit aussi se traduire par une meilleure participation des entreprises locales aux grands projets. Sous-traitance nationale, formation professionnelle et transfert de compétences peuvent favoriser la création d’emplois, renforcer les PME et retenir davantage de valeur dans l’économie nationale. Un pays qui sait concevoir et piloter ses projets maîtrise mieux ses investissements et ses priorités.
Diversifier les financements et mobiliser les ressources nationales
Financer autrement suppose de réduire la dépendance à l’endettement extérieur en mobilisant davantage les ressources nationales : recettes fiscales, épargne, marchés financiers régionaux, investisseurs institutionnels et diaspora. La lutte contre la fraude et les flux financiers illicites est également essentielle.
La Côte d’Ivoire offre deux exemples de cette orientation.
Le premier est le Fonds souverain stratégique pour le développement de la Côte d’Ivoire (FSD-CI), créé par ordonnance adoptée en avril 2026. Fondé notamment sur la valorisation des actifs publics et une partie des revenus miniers et énergétiques, il a vocation à contribuer au financement des infrastructures stratégiques, à la stabilisation économique et à la constitution d’une épargne publique de long terme.
Le second est la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS). Au-delà de sa mission de protection sociale, elle s’est affirmée comme un investisseur institutionnel. Son portefeuille global, composé notamment d’actifs monétaires, financiers, immobiliers et fonciers, est passé de 156 milliards de FCFA en 2014 à 1 438 milliards en 2024.
Le 20 octobre 2026, son directeur général a présenté une stratégie d’investissement diversifiée dans les secteurs bancaire, énergétique, sanitaire et immobilier, ainsi que dans des fonds panafricains. Cette orientation vise à concilier sécurisation des ressources des cotisants, rendement financier et financement d’activités productives.
Ces institutions illustrent deux mécanismes complémentaires : valoriser le patrimoine et les ressources de l’État, d’une part, mobiliser l’épargne institutionnelle, d’autre part. Les ressources de la CNPS doivent toutefois continuer à garantir prioritairement les droits des assurés et les équilibres financiers du régime.
Les partenariats public-privé, les financements concessionnels, les banques multilatérales de développement et les financements climatiques peuvent compléter ces mécanismes, à condition d’évaluer rigoureusement les risques et les engagements futurs.
La diversification ne consiste pas à multiplier les emprunts, mais à combiner durablement les ressources au service des investissements productifs.
Faire du territoire le point de départ de l’investissement
Le développement ne peut être inclusif si les investissements restent concentrés dans les grandes villes et les principaux pôles économiques.
La Nawa, région agricole majeure, dispose d’un potentiel considérable dans le cacao, le café, l’hévéa et le palmier à huile. Sa valorisation dépend cependant des routes rurales, de l’accès à l’énergie, de la transformation locale et des infrastructures de stockage et de commercialisation.
Les barrages de Buyo et de Soubré, ainsi que celui de Gribo-Popoli, mis en service en 2024 sur le bassin du Sassandra, témoignent du potentiel énergétique de cette partie du pays. Avec une puissance installée de 112 mégawatts et une production annuelle estimée à 580 gigawattheures, Gribo-Popoli illustre l’importance des investissements énergétiques structurants.
Pourtant, la présence de grandes infrastructures de production ne garantit pas, à elle seule, l’accès des populations à l’électricité. À Ottawa, Guiméyo et Mabéhiri, des ménages restent confrontés à des difficultés d'accès au réseau, alors même que celui-ci est présent dans leur environnement.
Dans les zones agricoles, des routes impraticables réduisent également les revenus des producteurs, augmentent les coûts de transport et limitent l’accès aux marchés, aux écoles et aux centres de santé.
L’investissement public doit donc partir des réalités territoriales pour permettre aux populations de produire davantage, de mieux vendre et de transformer localement leurs richesses.
Évaluer les résultats plutôt que les seules réalisations
Une politique d’investissement ne devrait pas être évaluée uniquement au nombre d’ouvrages inaugurés ou aux montants dépensés. Une école construite ne garantit pas une éducation de qualité ; un réseau installé, une alimentation électrique fiable ; une route livrée, une baisse des coûts de transport.
Il faut mesurer les résultats : emplois créés, revenus améliorés, production valorisée, accès aux services et nouvelles activités économiques.
Cela exige un suivi transparent, des données accessibles et une meilleure reddition des comptes. Les citoyens doivent savoir non seulement combien un projet a coûté, mais surtout ce qu’il a changé dans leur vie. La réussite d’un investissement public se mesure moins à ce qui est inauguré qu’à ce qui s’améliore durablement dans la vie des populations.
Préserver la discipline budgétaire sans sacrifier le développement
Financer autrement ne signifie pas s’endetter sans limites. La soutenabilité de la dette demeure essentielle.
Chaque projet doit faire l’objet d’une évaluation rigoureuse de son coût, de sa rentabilité économique et sociale, de ses charges d’entretien et de sa contribution à la croissance.
Il faut également éviter que la recherche de l’équilibre budgétaire entraîne des réductions indiscriminées dans les secteurs qui préparent l’avenir : éducation, santé, agriculture, formation professionnelle et infrastructures de base.
Discipline budgétaire et investissement productif ne sont pas contradictoires. Un État responsable maîtrise son endettement tout en préservant sa capacité à investir dans les générations présentes et futures.
Conclusion : La qualité de l’investissement, mesure de notre ambition collective
L’Afrique n’a pas seulement besoin de davantage de financements. Elle doit mieux les mobiliser et les orienter vers des investissements créateurs de richesses, d’emplois et d’opportunités durables.
La dette ne devrait donc pas être appréciée uniquement à son montant, mais à ce qu’elle permet de construire et d’améliorer dans la vie des populations.
C’est à cette aune que nous devrions évaluer nos politiques publiques : à travers le commerçant de Tayo qui développe son activité, le producteur de Gragbazo qui écoule mieux sa récolte, le ménage d’Ottawa qui accède à l’électricité et le jeune d’Okrouyo qui trouve des perspectives d’avenir dans son territoire.
Le véritable succès d’un investissement public ne réside pas seulement dans l’ouvrage livré, mais dans les possibilités nouvelles qu’il ouvre aux populations.
Au-delà du financement et de la croissance économique, le développement doit rester un projet profondément humain, fondé sur l’éducation, l’égalité des chances et le progrès partagé. C’est cette dimension que nous aborderons dans notre prochaine tribune.
Zadi Zadi
Expert des questions de paix, de sécurité et de gouvernance
Conseiller régional de la Nawa
Cadre du PDCI-RDA
Dans nos dossiers
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