L’AFRIQUE, PROCHAINE GRANDE PUISSANCE ÉCONOMIQUE MONDIALE ?
L'Afrique est le continent qui présidente les perspectives les plus optimistes, en terme d'indicateurs économiques.

L’Afrique pourrait devenir l’un des principaux centres de gravité de l’économie mondiale au cours du XXIᵉ siècle. Mais cette perspective ne repose ni sur une fatalité démographique ni sur la seule abondance de ses ressources naturelles. Elle dépendra avant tout de la capacité du continent à transformer sa population en capital humain, ses matières premières en valeur ajoutée, son marché en espace économique intégré et ses besoins de financement en investissements productifs.
Au cœur de cette transformation se trouve l’entrepreneuriat. Car une population jeune ne devient une force économique que si elle peut créer, produire et travailler. Une ressource naturelle ne devient une richesse durable que lorsque des entreprises la transforment et créent de la valeur autour d’elle. Et le capital ne produit du développement que lorsqu’il finance des activités capables de grandir, d’innover et de créer des emplois.
C’est tout l’enjeu des projections qui placent l’Afrique au cœur des grandes transformations économiques et démographiques de ce siècle. L’économiste américain Jeffrey Sachs évoque notamment un scénario dans lequel, à l’horizon 2100, le continent concentrerait environ un tiers de la population mondiale et pourrait représenter une part beaucoup plus importante de l’économie mondiale si la convergence économique se poursuit.Ces perspectives sont considérables. Elles doivent pourtant être regardées pour ce qu’elles sont, des possibilités et non des certitudes. La démographie ne crée pas mécaniquement la prospérité. Les ressources naturelles ne garantissent pas l’industrialisation. Les capitaux étrangers ne remplacent ni les institutions solides, ni les compétences, ni la capacité productive d’une économie. Entre le potentiel et la puissance, il y a donc une étape décisive : la capacité à entreprendre. Entreprendre au sens large, c’est créer une entreprise, mais c’est aussi transformer une compétence en service, une matière première en produit, une innovation en solution, un problème en opportunité économique et un marché local en entreprise capable, demain, de conquérir un marché continental. La question essentielle devient alors celle des conditions permettant de transformer le potentiel africain en puissance économique durable. Trois priorités se dégagent. Ce sont les trois racines du baobab africain. Et l’entrepreneuriat en constitue le lien vivant.
Première racine, transformer la démographie en capital humain entrepreneurial
L’Afrique pourrait approcher les quatre milliards d’habitants à la fin du siècle. Cette évolution constituerait un marché intérieur considérable, mais elle représenterait également un immense défi en matière d’éducation, d’emploi, de santé, de logement et d’infrastructures. Le nombre ne devient une force économique que lorsqu’il s’accompagne de compétences et de productivité. La priorité doit donc être l’investissement dans le capital humain. Éducation fondamentale, formation professionnelle, enseignement supérieur, sciences, technologies, numérique et recherche devront occuper une place centrale dans les politiques de développement. Mais former ne suffit pas. Il faut aussi apprendre à transformer le savoir en capacité d’action économique. L’éducation entrepreneuriale devrait ainsi prendre davantage de place dans la formation des jeunes Africains. Non pour faire de chaque jeune un chef d’entreprise, mais pour développer des compétences essentielles : identifier un problème, imaginer une solution, comprendre un marché, gérer des ressources limitées, vendre, collaborer, prendre des initiatives et créer de la valeur. L’Afrique ne pourra durablement tirer avantage de sa démographie que si sa jeunesse devient l’une des populations actives les mieux formées, les plus productives et les plus entreprenantes du monde. La première richesse de l’Afrique de demain ne sera pas seulement dans son sous-sol. Elle sera dans la capacité de ses populations à transformer leurs compétences en valeur.
Deuxième racine, passer des ressources à la transformation entrepreneuriale
Le continent dispose d’importantes ressources agricoles, énergétiques et minières. Mais la question déterminante n’est plus seulement de savoir ce que l’Afrique possède. Elle est de savoir quelle part de la valeur créée à partir de ces ressources demeure sur le continent. Exporter des matières premières pour importer ensuite des produits transformés limite la création locale de valeur, d’emplois industriels, de savoir-faire et de recettes fiscales. Le changement d’échelle suppose donc une accélération de la transformation locale. Et cette transformation passera nécessairement par des entreprises africaines capables de produire, transformer, distribuer, exporter et innover. L’enjeu n’est pas seulement d’avoir davantage d’entrepreneurs. Il est de faire émerger davantage d’entreprises africaines capables de grandir. Il faut permettre à une petite entreprise de devenir une PME, à une PME de devenir une entreprise régionale et, demain, à davantage d’entreprises africaines de devenir des acteurs continentaux et mondiaux. Cela nécessite une énergie disponible et compétitive, des infrastructures de transport performantes, des chaînes logistiques efficaces, un environnement favorable aux entreprises, des compétences techniques et une meilleure circulation des biens, des services et des capitaux entre économies africaines. La Zone de libre-échange continentale africaine prend ici tout son sens. Elle peut permettre à l’entrepreneur de ne plus penser seulement à son marché national, mais à l’échelle d’un continent. Le défi est donc aussi culturel : former une génération d’entrepreneurs africains qui pensent continental dès la conception de leur entreprise. Une entreprise née à Abidjan, Dakar, Lagos, Nairobi, Kigali, Accra ou Johannesburg devrait pouvoir envisager son développement au-delà de ses frontières nationales. Une Afrique fragmentée additionne ses marchés. Une Afrique intégrée peut multiplier la puissance de ses entrepreneurs.
Troisième racine, faire du capital un accélérateur de l’entrepreneuriat
L’Afrique aura besoin d’investissements considérables pour financer ses infrastructures, son industrialisation, sa transition énergétique, son système éducatif et sa transformation numérique. Les capitaux internationaux et les partenariats avec la Chine, l’Europe, les États-Unis, l’Inde, les pays du Golfe et d’autres acteurs resteront importants. Mais le continent devra parallèlement renforcer sa capacité à mobiliser ses propres ressources.
L’épargne africaine, les marchés financiers régionaux, les banques, les fonds d’investissement, les investisseurs institutionnels et les mécanismes innovants de financement doivent davantage contribuer au développement de l’économie productive. Cette question est particulièrement importante pour l’entrepreneur. Il serait irréaliste de soutenir qu’une entreprise peut durablement se développer sans capital. En revanche, il serait tout aussi réducteur de considérer que l’absence immédiate d’un financement extérieur interdit toute initiative. Le capital financier n’est pas la seule forme de capital disponible au commencement. Le premier capital d’un entrepreneur peut être une compétence, un savoir-faire, une innovation, un réseau professionnel, une connaissance approfondie d’un marché, la confiance de ses premiers clients ou sa capacité à résoudre un problème concret.
Il faut donc enseigner une double discipline entrepreneuriale.
Savoir commencer avec les ressources disponibles et savoir mobiliser du capital lorsqu’il devient nécessaire pour changer d’échelle. Il ne s’agit pas d’opposer autofinancement et investissement extérieur. Il s’agit de les inscrire dans une trajectoire cohérente. Commencer. Tester. Vendre. Apprendre. Réinvestir. Structurer. Puis lever les ressources nécessaires pour accélérer. Le financement cesse alors d’être perçu comme la permission de commencer. Il devient ce qu’il devrait être dans une économie entrepreneuriale, un instrument de croissance et de changement d’échelle.
Construire une Afrique d’entrepreneurs
La perspective de 2100 peut sembler lointaine. Pourtant, une grande partie de ce futur se décide déjà. Les enfants qui entrent aujourd’hui à l’école formeront les générations qui construiront les économies africaines des prochaines décennies. Les infrastructures, les universités, les entreprises, les institutions et les systèmes énergétiques que le continent développe maintenant détermineront sa capacité future à produire et à innover. Quatre milliards d’habitants ne feront donc pas automatiquement de l’Afrique une puissance économique mondiale.
Mais imaginons ce que peut devenir un continent de plusieurs milliards d’habitants si une part croissante de sa population est formée non seulement à chercher un emploi, mais aussi à créer de la valeur, bâtir des entreprises, résoudre des problèmes et conquérir des marchés.
L’entrepreneuriat ne remplacera ni l’État, ni les infrastructures, ni l’école, ni les investissements publics. Mais il peut constituer l’un des principaux mécanismes de transformation de ces investissements en activité économique.
Car, au bout du compte, ce sont des femmes et des hommes qui créeront les entreprises capables de transformer le cacao, moderniser l’agriculture, construire des solutions énergétiques, développer des logiciels, financer les PME, créer des marques africaines, inventer de nouveaux services et exporter vers le reste du continent et du monde.
L’Afrique dispose d’un avantage historique potentiel. Encore faut-il le convertir en capacité productive. La question n’est donc pas seulement de savoir si le XXIᵉ siècle sera africain par la force de la démographie. Elle est de savoir si nous saurons faire émerger une génération d’Africains suffisamment formés pour créer, suffisamment audacieux pour entreprendre et suffisamment structurés pour transformer leurs initiatives en entreprises capables de changer d’échelle. La puissance économique africaine de 2100 se construira aussi dans les entreprises que nous apprenons à créer aujourd’hui.
Karim Bamba
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