Économie

Cacao : la Côte d’Ivoire peut-elle rester numéro un sans changer de modèle ?

L'économie cacaoyère est face à son avenir. La Côte d'Ivoire , premier producteur mondial doit repenser sa politique.

Par admin6 min de lecture
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La Côte d'Ivoire est le premier pays producteur de cacao dans le monde
La Côte d'Ivoire est le premier pays producteur de cacao dans le monde

Premier producteur mondial de cacao, la Côte d’Ivoire occupe depuis plusieurs décennies une place centrale dans l’économie mondiale du chocolat. Cette position constitue à la fois une force, une responsabilité et un formidable levier de développement. Mais face aux mutations du commerce international, aux exigences environnementales, à la volatilité des cours et à la nécessité de créer davantage de valeur sur le territoire national, le modèle ivoirien arrive à un tournant.

Une interrogation s’impose désormais. La Côte d’Ivoire peut-elle durablement conserver son leadership mondial en continuant principalement à produire et exporter des fèves, ou doit-elle accélérer sa transformation pour devenir également une grande puissance industrielle du cacao ?Le cacao demeure l’un des piliers de l’économie nationale. La filière fait vivre directement ou indirectement des millions de personnes, soutient l’activité de nombreuses régions rurales et contribue fortement aux recettes d’exportation du pays. Cette importance donne à la Côte d’Ivoire un poids considérable sur un marché mondial particulièrement sensible aux variations de la production, aux conditions climatiques, aux stocks et à la demande de l’industrie chocolatière. Mais être indispensable à la production mondiale ne signifie pas nécessairement capter l’essentiel de la richesse générée par le produit.

Produire beaucoup ne suffit plus

Pendant longtemps, la puissance cacaoyère ivoirienne s’est construite sur les volumes. Cette stratégie a permis au pays de devenir la référence mondiale de la production de fèves. Aujourd’hui, cette performance doit servir de fondation à une nouvelle ambition.

Une part importante de la valeur du cacao apparaît après la récolte. Broyage, pâte de cacao, beurre, poudre, chocolat, confiserie, emballage, marketing et distribution constituent autant d’étapes capables de multiplier la valeur économique de la matière première. La Côte d’Ivoire a déjà engagé une politique de transformation locale et renforcé ses capacités industrielles. Cette orientation doit désormais changer d’échelle. La prochaine bataille du cacao ivoirien ne se jouera donc pas uniquement dans les plantations. Elle se gagnera également dans les usines, les laboratoires, les centres de recherche, les écoles de formation, les infrastructures logistiques, les marques et les réseaux internationaux de distribution.

 De la puissance agricole à la puissance industrielle

Le véritable enjeu est désormais celui de la valeur ajoutée. Un pays peut dominer la production mondiale d’une matière première tout en ne récupérant qu’une fraction de la richesse créée autour du produit final. Pour la Côte d’Ivoire, le défi consiste précisément à réduire cet écart.

Transformer davantage de cacao sur le territoire national permettrait de créer des emplois industriels, de développer des compétences techniques, d’encourager l’innovation, de renforcer les PME, d’attirer de nouveaux investissements et d’élargir la base productive de l’économie. Mais la transformation ne devrait pas se limiter au broyage des fèves.

La Côte d’Ivoire doit progressivement construire une véritable économie intégrée du cacao. Cela passe par l’émergence de chocolats ivoiriens compétitifs, de marques capables de conquérir les marchés internationaux, d’une industrie de l’emballage, de laboratoires de recherche, de formations spécialisées et d’entreprises nationales présentes sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Le leadership de demain ne se mesurera plus seulement au nombre de tonnes récoltées, mais à la quantité de richesse créée et conservée sur le territoire national.

 Le producteur au cœur de la transformation

 Aucune réforme durable de la filière ne pourra cependant réussir sans placer le producteur au centre du modèle.

Le planteur constitue le premier maillon de cette puissance économique. Pourtant, il demeure directement exposé aux aléas climatiques, au vieillissement des plantations, aux difficultés de renouvellement des vergers et aux fluctuations du marché international. La question du revenu des producteurs devient ainsi une question économique autant que sociale.

Une filière véritablement compétitive doit permettre au planteur de vivre dignement de son activité, d’investir dans son exploitation, de moderniser ses méthodes de production et de transmettre une activité viable aux nouvelles générations.

L’avenir ne peut donc reposer uniquement sur l’extension des surfaces cultivées. Il doit s’appuyer davantage sur la productivité, la qualité, la recherche agronomique, la modernisation des exploitations et une meilleure rémunération de ceux qui produisent la richesse à sa source. L’objectif doit être clair. Il faut produire davantage de richesse par hectare et non simplement davantage de fèves.

 La traçabilité devient une arme économique

 Une autre révolution transforme profondément le commerce mondial du cacao. Les marchés internationaux accordent une importance croissante à l’origine des produits, à la lutte contre la déforestation, aux conditions sociales de production et à la capacité de suivre le cacao depuis la plantation jusqu’aux circuits commerciaux. La traçabilité n’est donc plus une simple exigence administrative. Elle devient un élément de compétitivité et de souveraineté économique.

Demain, la qualité d’un cacao se mesurera non seulement à ses caractéristiques physiques, mais également à la capacité du pays producteur à garantir son origine et les conditions dans lesquelles il a été cultivé. Pour la Côte d’Ivoire, cette évolution peut devenir une opportunité. En faisant de la traçabilité, de la durabilité et de la qualité une véritable signature nationale, le pays pourrait consolider son leadership tout en repositionnant son cacao dans les segments les plus exigeants du marché mondial.

 Transformer le cacao pour transformer l’économie

Derrière le cacao se joue finalement une question beaucoup plus large, celle du modèle de développement ivoirien. L’enjeu dépasse la seule agriculture. Il concerne la capacité du pays à transformer ses matières premières avant leur exportation et à conserver une part croissante de la valeur créée sur son territoire.

Le cacao peut devenir le laboratoire d’une nouvelle ambition industrielle ivoirienne fondée sur une chaîne complète allant de la plantation au consommateur.

Produire, transformer, conditionner, financer, commercialiser et exporter des produits finis depuis la Côte d’Ivoire permettrait de multiplier les retombées économiques de chaque tonne récoltée.

Car une tonne de cacao transformée localement représente potentiellement bien davantage qu’une exportation agricole. Elle peut devenir des emplois, des compétences, des investissements, des recettes fiscales, de l’innovation technologique et de nouvelles entreprises. Exporter une matière première fait entrer des devises. Construire une industrie autour de cette matière première crée durablement de la puissance économique.

 L’Afrique comme prochain grand marché

La stratégie ivoirienne doit également regarder davantage vers le continent africain. Avec sa croissance démographique, son urbanisation et l’émergence progressive de nouvelles classes moyennes, l’Afrique peut devenir un marché majeur pour les produits chocolatés et les dérivés du cacao. La Côte d’Ivoire dispose d’un avantage considérable pour se positionner en amont de cette évolution.

Elle pourrait progressivement développer un écosystème de marques ivoiriennes et africaines capables de conquérir les consommateurs d’Abidjan, Lagos, Accra, Dakar, Johannesburg, Nairobi et d’autres grandes métropoles. Le pays ne doit donc pas seulement ambitionner d’être le fournisseur de cacao des grandes industries mondiales. Il peut également devenir l’un des principaux centres africains de conception, de transformation et de commercialisation des produits issus du cacao.

 Le véritable numéro un

La Côte d’Ivoire possède un avantage historique exceptionnel. Peu de nations disposent d’un poids aussi important dans la production d’une matière première consommée sur tous les continents. Mais aucune position économique n’est définitivement acquise. Le principal risque ne serait pas nécessairement de perdre un jour la première place mondiale en volume. Le véritable risque serait de demeurer numéro un de la production pendant que l’essentiel de la valeur industrielle, commerciale, technologique et financière continue d’être créé ailleurs. Le prochain chapitre du cacao ivoirien doit donc être celui de la transformation. La Côte d’Ivoire a conquis sa première place mondiale dans les plantations. Elle doit désormais conquérir une place de premier plan dans les usines, les marques, l’innovation et les marchés. Le cacao a contribué à bâtir la puissance agricole ivoirienne. Il peut désormais devenir l’un des moteurs de sa puissance industrielle. Car le véritable numéro un de demain ne sera pas seulement celui qui produit le plus. Ce sera celui qui transforme le mieux, rémunère justement ses producteurs, maîtrise ses marchés et conserve chez lui une part croissante de la richesse qu’il crée.

 Abdoulaye Traoré

 

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