Économie

BUDGET 2025 : LA COUR DES COMPTES MET À NU LES FAILLES DE LA GESTION DES MILLIARDS PUBLICS

La Cour des comptes se présente beaucoup plus comme une institution qui promeut la transparence, à bien d'égards. Et c'est tout à son honneur. A preuve , son rapport sur l'exécution du budget 2025 est édifiant.

Par Kader Diomandé6 min de lecture
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le siège de la cour des comptes
le siège de la cour des comptes

Plus de 15 000 milliards de FCFA de budget, une dette publique dépassant 33 000 milliards, des investissements retardés et 24 recommandations restées sans suite. L’examen de l’exécution du budget 2025 par la Cour des comptes met en évidence des insuffisances qui interrogent la rigueur de la gestion des finances publiques ivoiriennes. Derrière les taux d’exécution affichés par le gouvernement, une question s’impose. Les milliards mobilisés par l’État sont-ils administrés avec toute la transparence et l’efficacité attendues ?

Le 28 octobre 2026, devant les députés, le président de la Cour des comptes, Kanvaly Diomandé, a présenté les observations de la juridiction financière sur l’exécution du budget 2025. Modifications de crédits insuffisamment encadrées, divergences comptables, faiblesses dans le recouvrement des recettes et retards d’investissement figurent parmi les anomalies relevées. Ces constats ne constituent pas automatiquement des preuves de détournement. Ils révèlent néanmoins des défaillances dans les mécanismes de contrôle et de suivi des ressources publiques.

 

Des milliards votés, des crédits modifiés, des comptes à clarifier

 

Le budget initial 2025 s’élevait à 15 339,2 milliards de FCFA, avant d’être révisé à 15 464,1 milliards. Dans son examen, la Cour des comptes a relevé des divergences entre les données de modifications budgétaires communiquées par certaines administrations et celles du ministère chargé des Finances.

Plus préoccupant sur le plan des procédures, certaines modifications de crédits auraient été effectuées au moyen de lettres d’avance, tandis que d’autres seraient intervenues après la clôture de l’exercice. Des insuffisances documentaires concernant des décrets de transfert ont également été signalées.

Or, le budget voté par le Parlement constitue une autorisation de percevoir et de dépenser les ressources publiques dans un cadre défini. Toute modification doit respecter les procédures prévues et demeurer parfaitement traçable. Lorsque les chiffres ne concordent pas entre administrations, la fiabilité de l’information budgétaire devient elle-même un sujet de contrôle. La Cour a également relevé des insuffisances dans la justification de certaines créances publiques, notamment celles concernant des entreprises comme la SICOGI. Ces faiblesses peuvent compliquer le suivi des sommes dues à l’État et leur recouvrement effectif.

 

Des investissements annoncés, mais des financements mobilisés à moitié

 

L’une des observations les plus significatives concerne les financements extérieurs destinés aux investissements publics. Leur mobilisation n’aurait atteint que 50 % des prévisions concernées. Cette situation a contribué à ralentir des projets dans des secteurs essentiels, notamment l’hydraulique, l’assainissement et l’électricité. Pour les populations, ces retards ne sont pas de simples écarts statistiques. Ils peuvent signifier des quartiers qui attendent toujours l’eau potable, des réseaux d’assainissement insuffisants et des infrastructures électriques dont la réalisation se prolonge. L’efficacité budgétaire ne se mesure pas uniquement au montant des crédits consommés. Elle se mesure aussi aux équipements livrés, aux services effectivement disponibles et aux améliorations concrètes du quotidien. Un budget exécuté à 98,8 % ne signifie pas nécessairement que 98,8 % des besoins des populations ont été satisfaits. Cette distinction mérite d’occuper une place centrale dans l’évaluation de l’action publique.

 

Plus de 33 000 milliards de dette, une exigence accrue de résultats

 

À fin 2025, l’encours de la dette publique ivoirienne atteignait 33 159 milliards de FCFA, contre 31 416 milliards un an auparavant. Soit une augmentation de 1 743 milliards en douze mois. Le ratio d’endettement, établi à 57,8 % du produit intérieur brut, demeure inférieur au plafond communautaire de référence de 70 %.Cette situation ne traduit donc pas, à elle seule, une crise de soutenabilité de la dette. Elle renforce cependant l’obligation d’assurer une utilisation productive et contrôlée des ressources empruntées. Chaque emprunt engage les finances publiques futures. Son efficacité doit pouvoir être appréciée à travers les investissements réalisés, leur rentabilité économique et les services rendus à la collectivité. Dans un pays confronté à des attentes importantes en matière d’emploi, de logement, de santé et de pouvoir d’achat, la progression de la dette rend indispensable une évaluation rigoureuse des résultats.

 

24 recommandations sans suite, le signal qui interpelle

 

Le suivi des observations antérieures constitue l’un des enseignements majeurs de cet examen. Sur 92 recommandations étudiées, 62 ont été entièrement appliquées, six partiellement exécutées et 24 sont demeurées sans suite. Autrement dit, plus d’une recommandation sur quatre n’a pas été mise en œuvre. Ces chiffres traduisent des efforts de correction, mais également la persistance de difficultés administratives. Une institution de contrôle ne peut produire tous les effets attendus si ses observations ne débouchent pas sur des mesures concrètes, documentées et vérifiables. Le problème dépasse donc la simple identification des anomalies. Il concerne la capacité de l’administration à corriger durablement les insuffisances constatées. À quoi sert une recommandation de contrôle si aucune suite effective ne lui est donnée ? Cette interrogation concerne directement les responsables administratifs, le gouvernement et le Parlement.

Des performances reconnues, mais des réserves qui demeurent

L’examen de la Cour des comptes ne se résume toutefois pas à une accumulation d’anomalies. La juridiction a également relevé des résultats positifs dans l’exécution de plusieurs programmes publics. Sur 153 programmes examinés, relevant de 33 ministères, 25 ministères ont enregistré des taux d’exécution budgétaire supérieurs à 90 %.Le taux moyen de réalisation des objectifs des programmes a été annoncé à 92,3 %. La Cour a par ailleurs délivré une déclaration générale de conformité des comptes, tout en formulant des observations sur certaines procédures et informations financières. Cette distinction est fondamentale. La conformité générale des comptes ne signifie pas que toutes les opérations ont été exécutées sans insuffisance. Elle n’annule ni les anomalies relevées ni la nécessité de les corriger.

 

Le Parlement ne peut se limiter à prendre acte

 

La présentation de ces observations devant les députés constitue une étape du contrôle démocratique des finances publiques. Mais l’enjeu dépasse la réception d’un rapport. Il appartient désormais aux institutions compétentes de déterminer les causes des anomalies, d’identifier les administrations concernées et de vérifier les mesures correctives annoncées.

Trois exigences apparaissent prioritaires.

Premièrement, le gouvernement devrait rendre public un état détaillé des irrégularités relevées, en précisant les montants concernés, les administrations impliquées et les régularisations entreprises.

Deuxièmement, un calendrier précis devrait être présenté pour les investissements retardés, particulièrement dans les secteurs de l’eau, de l’assainissement et de l’électricité.

Troisièmement, les 24 recommandations demeurées sans suite devraient faire l’objet d’un suivi spécifique devant le Parlement, avec des échéances et des responsables clairement identifiés. Ces mesures permettraient de dépasser le constat comptable pour renforcer l’obligation de rendre compte.

 

L’argent public exige davantage que de bons taux d’exécution

 

L’exécution du budget 2025 révèle finalement une réalité contrastée. D’un côté, des performances budgétaires et administratives reconnues. De l’autre, des insuffisances de procédure, des retards d’investissement et des recommandations encore inappliquées.

L’enjeu n’est pas de transformer chaque anomalie en accusation, mais de refuser que les irrégularités administratives deviennent des habitudes tolérées.

La transparence ne consiste pas seulement à publier des milliards dans des tableaux. Elle suppose de pouvoir expliquer leur destination, justifier leur utilisation et mesurer les résultats obtenus. Les Ivoiriens ne demandent pas uniquement combien l’État a dépensé. Ils sont en droit de savoir ce que cet argent a réellement changé dans leur vie. La Cour des comptes a formulé ses observations. Il revient désormais au gouvernement de répondre aux insuffisances relevées et au Parlement d’exercer pleinement sa mission de contrôle. Un budget se vote en milliards. Sa crédibilité se mesure à la rigueur de son exécution et aux résultats obtenus pour la Nation.

 Karim Bamba

 

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