Polémique après la sortie du patron de Life TV : Franck Ettien reprécise le message de Fabrice Sawegnon
Quand le diplôme se confond avec le talent et que la critique se transforme en tribunal populaire

Depuis quelques jours, les réseaux sociaux ivoiriens se sont transformés en véritable tribunal. La cible : Fabrice Sawegnon, patron de Voodoo Communication et de Life TV. Son « crime » ? Avoir tenu, lors d’un panel de la première édition du SAJEM (Sommet Africain du Journalisme et de l’Entrepreneuriat des Médias), des propos sur le talent des jeunes dans le secteur des médias et de la communication. Et depuis, c’est le déferlement.
Commentaires acerbes, moqueries, procès d’intention, extraits sortis de leur contexte… Certains vont jusqu’à remettre en cause la légitimité de l’homme à parler de talent. À lire certaines réactions, on en arrive même à se demander si leurs auteurs ont réellement écouté ce qui a été dit ou s’ils ont simplement réagi à un extrait aperçu sur leur fil d’actualité.
Car il y a, dans cette polémique, quelque chose qui mérite davantage de réflexion que d’indignation : le fond du message.
Diplôme et talent : attention à la confusion !
Commençons par une évidence que les réseaux sociaux semblent parfois avoir oubliée : le diplôme et le talent sont deux choses différentes. On peut avoir plusieurs diplômes et ne pas avoir le talent nécessaire pour exercer un métier particulier. À l’inverse, on peut avoir du talent sans disposer du diplôme correspondant.
Notre propre histoire audiovisuelle ivoirienne nous en fournit une formidable illustration avec Georges Taï Benson, que le pays pleure actuellement. Georges Taï Benson n’avait pas les diplômes de journaliste ou d’animateur. Et pourtant, il demeure l’une des grandes figures de l’histoire de la télévision ivoirienne.
Ce qui a fait sa grandeur, ce n’est pas un parchemin. C’est son talent, son charisme, sa voix, sa personnalité, sa capacité à captiver le téléspectateur et cette aptitude rare à comprendre et à habiter le média. Son parcours nous rappelle une chose essentielle : le diplôme peut sanctionner une formation ; il ne garantit pas le talent.
Bien entendu, cela ne signifie pas que les diplômes sont inutiles. Loin de là. La formation est indispensable et le professionnalisme se construit aussi par l’apprentissage.
Mais un diplôme ne transforme pas automatiquement son détenteur en bon professionnel.
De quel talent Fabrice Sawegnon parlait-il ?
C’est probablement là que se trouve le plus gros malentendu. Fabrice Sawegnon parlait de talent dans le domaine des médias et de la communication. Il ne disait pas que les jeunes qu’il avait rencontrés étaient dépourvus de talent dans leur vie. Il ne disait pas qu’ils étaient condamnés à l’échec. Il ne disait pas qu’un jeune qui n’a pas réussi un test dans son entreprise était un « incapable ».
Il expliquait simplement que, parmi plusieurs centaines de jeunes qu’il avait rencontrés ou testés, il n’avait pas trouvé chez eux le talent qu’il recherchait pour les métiers de son secteur. La nuance est considérable.
Un jeune peut ne pas être fait pour le journalisme, l’animation, la production audiovisuelle, la publicité ou la communication et être extraordinairement doué dans un autre domaine. Il peut être un excellent ingénieur. Un grand médecin. Un entrepreneur exceptionnel. Un agriculteur innovant. Un informaticien talentueux. Un artisan remarquable. Un sportif de haut niveau. Ne pas être fait pour un métier ne signifie pas ne pas être fait pour la vie. Et c’est peut-être justement ce que les jeunes devraient retenir de cette polémique.
400 jeunes ne représentent pas la jeunesse ivoirienne
Autre élément qui semble avoir échappé à certains commentateurs : la proportion. Fabrice Sawegnon évoque plusieurs centaines de jeunes testés — de l’ordre de 300 à 400, selon les propos rapportés.
Même si tous ces jeunes n’avaient pas le talent recherché dans le domaine des médias, que représentent-ils face aux millions de jeunes que compte la Côte d’Ivoire ? Absolument rien en termes de représentativité statistique. Alors pourquoi vouloir transformer cette expérience professionnelle particulière en jugement général sur la jeunesse ivoirienne ? Cela n’a tout simplement pas de sens. Le véritable enseignement devrait plutôt être celui-ci : Chaque jeune doit chercher à découvrir son propre talent. Ce n’est pas parce qu’une porte se ferme qu’il n’existe pas une autre porte derrière laquelle se trouve votre avenir. Il faut parfois accepter de changer de voie. Il faut parfois accepter qu’un métier dont on rêvait n’est finalement pas celui pour lequel on est le plus doué. Et il n’y a aucune honte à cela.
Nous sommes devenus experts dans le lynchage de nos propres modèles
Ce qui m’inquiète davantage dans cette affaire, c’est notre propension collective à démolir nos propres modèles. En Côte d’Ivoire, nous avons parfois une étrange relation avec ceux qui ont réussi. Un matin, c’est Didier Drogba. Un autre matin, c’est Alpha Blondy. Un autre encore, un entrepreneur, un artiste, un sportif, un journaliste ou un dirigeant.
Nous réclamons des modèles. Nous demandons à nos jeunes de croire en eux-mêmes et de s’inspirer de ceux qui ont réussi. Mais dès que l’un de ces modèles prend la parole d’une manière qui ne nous convient pas, nous sortons l’artillerie lourde.
Pourquoi ?
Pourquoi sommes-nous si prompts à détruire ceux dont nous pourrions pourtant tirer des enseignements ?
Fabrice Sawegnon n’est pas un jeune homme qui cherche encore sa voie. C’est un entrepreneur qui a construit une carrière et développé des entreprises importantes dans le paysage ivoirien de la communication et des médias. On peut ne pas partager son analyse. On peut trouver certains de ses propos discutables. On peut même considérer qu’une formulation était maladroite. Mais cela ne justifie ni l’insulte ni le lynchage.
À ceux qui le critiquent : regardez aussi le parcours de celui que vous jugez
Il y a quelque chose d’assez paradoxal dans cette histoire. Certains de ceux qui s’acharnent aujourd’hui contre Fabrice Sawegnon semblent vouloir lui donner des leçons sur la réussite, le talent et le monde professionnel alors qu’ils sont eux-mêmes encore au début de leur parcours.
Pour reprendre une expression de nos adolescents : vouloir « Biama » quelqu’un qui a déjà construit une carrière et des entreprises alors qu’on est soi-même encore en train de chercher sa voie… c’est peut-être se tromper de combat. C’est « B » (bizarre) tout simplement. La critique est légitime. L’insulte ne l’est pas. Le débat est nécessaire. Le lynchage ne l’est pas.
Jeunes de Côte d’Ivoire, ne vous laissez pas piéger par le bruit des réseaux
C’est surtout à vous, les jeunes, que je voudrais m’adresser. Les réseaux sociaux sont un formidable outil. Ils peuvent vous permettre d’apprendre, de créer, d’entreprendre, de vous faire connaître et de rencontrer des opportunités extraordinaires.
Mais, ils peuvent aussi devenir le lieu de la célébration de la médiocrité, lorsque l’on confond le nombre de likes avec la valeur d’une idée, l’insulte avec l’argument et l’indignation avec la compétence.
Avant de partager un extrait, cherchez le contexte. Avant de condamner quelqu’un, écoutez ce qu’il a réellement dit. Avant d’insulter un professionnel, regardez son parcours.
Et surtout, ne laissez pas les réseaux sociaux vous convaincre que tout le monde doit être bon dans tout. Vous avez un talent. Cherchez-le. Travaillez-le. Faites-le grandir.
Et si un professionnel vous dit que vous n’avez pas le talent recherché dans son secteur, ne prenez pas nécessairement cela comme une condamnation. Prenez-le peut-être comme une invitation à chercher ailleurs. Car dans la vie, les diplômes comptent. Les relations comptent. Le travail compte. La discipline compte. Mais, le talent compte aussi.
Et parfois, le plus grand acte de courage n’est pas de forcer une porte qui refuse de s’ouvrir. C’est d’avoir l’intelligence de chercher celle qui vous était destinée. Fabrice Sawegnon voulait peut-être simplement nous rappeler cela. Encore fallait-il prendre le temps de l’écouter avant de le lyncher.
Franck ETTIEN
Journaliste et Politologue
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