Contribution / « Quand l’incivisme fragilise la République »
L’urgence d’un sursaut citoyen pour sauver le vivre-ensemble

Le civisme est le ciment invisible qui unit une Nation. Pourtant, en Côte d’Ivoire comme ailleurs, le respect des règles du vivre-ensemble semble s’effriter au fil des années. Incivilités routières, dégradation des biens publics, indiscipline, violences verbales, pollution, non-respect des institutions ou encore dérives sur les réseaux sociaux témoignent d’une crise plus profonde qu’il n’y paraît. Au-delà des comportements individuels, c’est la solidité même du pacte républicain qui est mise à l’épreuve. Pourquoi les règles du civisme sont-elles de moins en moins respectées ? Quelles en sont les conséquences pour la société et comment reconstruire une véritable culture citoyenne ? Enquête sur un défi majeur pour l’avenir de la République.
Le civisme, fondement silencieux de la République
La République ne se résume ni à un drapeau, ni à une Constitution, ni à des institutions. Elle prend vie dans les gestes les plus ordinaires de ses citoyens. Respecter un feu de signalisation, protéger un bien public, faire preuve de courtoisie, payer ses impôts, préserver l’environnement ou simplement respecter la parole donnée sont autant d’actes qui traduisent l’attachement d’un peuple à son destin commun.
Pourtant, un constat s’impose. Les règles qui encadrent le vivre-ensemble sont de plus en plus ignorées. L’incivisme s’est progressivement installé dans les habitudes quotidiennes, au point d’être parfois perçu comme une norme sociale. Celui qui respecte les règles est parfois moqué, tandis que celui qui les contourne est présenté comme plus malin.
Cette inversion des valeurs constitue un signal d’alerte pour toute République.
Une crise des valeurs avant d’être une crise des lois
Le recul du civisme n’est pas uniquement la conséquence d’un manque de sanctions. Il révèle une crise plus profonde, celle de la transmission des valeurs.
Pendant longtemps, la famille constituait la première école du respect, de la discipline et de la responsabilité. Les parents enseignaient l’obéissance, la politesse, le sens de l’effort et le respect des anciens. Aujourd’hui, les mutations sociales, les difficultés économiques et le rythme de vie réduisent parfois le temps consacré à cette éducation fondamentale.
L’école poursuit cette mission, mais elle ne peut remplacer à elle seule le rôle éducatif de la cellule familiale.
À cette réalité s’ajoute une autre difficulté : le déficit d’exemplarité. Lorsqu’un citoyen constate que certains responsables, personnalités ou leaders semblent échapper aux règles communes, il finit par douter de leur légitimité. Une République ne peut durablement exiger le respect des lois si l’exemple ne vient pas d’en haut.
L’incivisme du quotidien, un poison lent
L’incivisme ne se manifeste pas seulement lors des grands événements. Il s’exprime dans les gestes les plus banals.
Des déchets abandonnés dans les rues aux stationnements anarchiques, des nuisances sonores au non-respect des files d’attente, des constructions illicites aux actes de vandalisme contre les équipements publics, chaque comportement individuel produit des conséquences collectives.
À force de banaliser ces actes, la société finit par perdre le sens de la responsabilité commune.
Une Nation ne se dégrade pas seulement par les grandes crises politiques. Elle peut aussi s’affaiblir sous le poids des petites incivilités répétées chaque jour.
Les réseaux sociaux, nouveaux espaces de responsabilité
Le numérique a profondément transformé les modes de communication. Les réseaux sociaux permettent une circulation rapide de l’information, mais aussi de la désinformation, des injures, des campagnes de haine et des atteintes à la réputation.
L’anonymat ou la distance offerte par les écrans donne parfois l’illusion que tout est permis.
Pourtant, la citoyenneté ne s’arrête pas aux portes du monde virtuel. Les valeurs républicaines doivent également s’appliquer dans les espaces numériques.
Le civisme digital devient désormais un enjeu majeur pour les démocraties modernes.
Un coût économique considérable
L’incivisme possède également un prix.
Chaque équipement public dégradé, chaque accident provoqué par le non-respect du Code de la route, chaque infrastructure détériorée ou chaque dépôt sauvage d’ordures oblige l’État et les collectivités à engager des dépenses qui auraient pu être consacrées à l’éducation, à la santé ou au développement.
L’incivisme ralentit donc le progrès économique autant qu’il fragilise le lien social.
Le civisme ne se décrète pas, il se cultive
Reconstruire une culture citoyenne exige une mobilisation générale.
La famille doit redevenir le premier lieu d’apprentissage des valeurs.
L’école doit renforcer l’éducation civique à travers des expériences concrètes de responsabilité.
Les médias doivent davantage mettre en lumière les comportements exemplaires.
Les leaders politiques, religieux, traditionnels et communautaires doivent montrer l’exemple dans leurs actes autant que dans leurs discours.
Enfin, les pouvoirs publics doivent appliquer les règles avec impartialité, sans privilège ni passe-droit.
Le respect de la loi commence lorsque chacun est convaincu qu’elle s’applique à tous.
Rebâtir la République par les citoyens
La Côte d’Ivoire ambitionne de devenir une puissance économique régionale. Des infrastructures modernes émergent, les investissements se multiplient et les indicateurs économiques progressent.
Mais aucune Nation ne peut bâtir durablement son avenir si le développement matériel n’est pas accompagné d’un développement moral et citoyen.
Les routes, les ponts et les immeubles construisent le paysage d’un pays. Le civisme construit son âme.
Le véritable développement commence lorsque chaque citoyen comprend que son comportement quotidien participe au destin collectif.
L’avenir de la République ne dépend pas uniquement des décisions prises au sommet de l’État. Il dépend aussi de chaque geste accompli dans une salle de classe, sur une route, dans un marché, dans une administration, dans une entreprise ou au sein d’une famille. Car les grandes Républiques ne sont jamais le fruit du hasard. Elles sont bâties, jour après jour, par des citoyens qui ont fait du respect, de la responsabilité et du bien commun un véritable art de vivre. C’est à ce prix que la Côte d’Ivoire continuera d’écrire son histoire parmi les grandes Nations africaines.
Alassane Junior F
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