OUATTARA : APRÈS PLUS DE 15 ANS AU POUVOIR, QUEL HÉRITAGE CONCRET POUR LA JEUNESSE ?
La récente intervention du Président Alassane Ouattara à la tribune de l'organisation mondiale du commerce (OMC) continue d'alimenter les débats sur sa politique en faveur de la jeunesse.

Des milliards investis, des ponts construits, des routes inaugurées et une croissance économique régulièrement saluée. Mais derrière les performances affichées, une question dérange. Que vaut le bilan d’un président lorsque des millions de jeunes peinent encore à trouver un emploi décent et à construire leur avenir ?
À Genève, interrogé sur l’héritage qu’il souhaite laisser à la jeunesse africaine, le président Alassane Ouattara a évoqué l’emploi, la formation technique et les priorités sociales. Des ambitions légitimes. Mais après plus de quinze années à la tête de la Côte d’Ivoire, le temps n’est-il pas venu de passer des promesses aux preuves ?
Un héritage présidentiel ne se proclame pas devant les tribunes internationales. Il se vérifie dans les salles de classe, sur le marché de l’emploi, dans les villages et dans le quotidien des familles. La véritable question n’est donc plus seulement de savoir ce qu’Alassane Ouattara souhaite laisser à la jeunesse, mais ce que cette jeunesse aura réellement reçu lorsque viendra l’heure du bilan.
Une croissance économique qui doit davantage profiter aux jeunes
Depuis 2011, la Côte d’Ivoire a engagé d’importants investissements dans les infrastructures routières, énergétiques, portuaires et économiques. Ces réalisations ont contribué à transformer le paysage national et à renforcer l’attractivité du pays.
Cependant, la multiplication des investissements ne garantit pas automatiquement une amélioration équitable des conditions de vie.
Selon les données de pauvreté évoquées par la Banque mondiale pour 2021, environ 37,5 % de la population vivait encore sous le seuil national de pauvreté, avec des disparités particulièrement marquées en milieu rural.
Ces chiffres rappellent que la prospérité d’une nation ne peut être appréciée uniquement à travers ses performances macroéconomiques. Elle doit également se mesurer au pouvoir d’achat des ménages, à la qualité de l’éducation, à l’accès aux soins et aux possibilités d’emploi.
Pour les millions de jeunes qui arrivent progressivement sur le marché du travail, la véritable question n’est pas seulement de savoir combien de milliards ont été investis, mais combien de perspectives durables ont été créées.
L’école ivoirienne, premier test de l’héritage présidentiel
La volonté de développer l’enseignement technique constitue une orientation pertinente. Encore faut-il que les élèves disposent des connaissances fondamentales nécessaires pour réussir dans ces filières.
Les évaluations internationales des apprentissages, notamment celles du PASEC, mettent en évidence les difficultés persistantes de nombreux systèmes éducatifs africains en lecture et en mathématiques.
La Côte d’Ivoire doit donc relever un double défi. Améliorer les acquis fondamentaux dès le primaire et développer des formations professionnelles adaptées aux besoins réels des entreprises. Former davantage de techniciens, d’ingénieurs et de spécialistes du numérique exige des enseignants qualifiés, des établissements équipés, des programmes actualisés et des passerelles efficaces vers l’emploi. Sans ces conditions, l’enseignement technique risque de devenir une ambition supplémentaire dont les résultats demeureront insuffisamment visibles.
Le chômage officiel ne raconte pas toute l’histoire
L’un des passages les plus significatifs de l’intervention présidentielle concerne la reconnaissance des limites du taux de chômage officiel. Dans une économie où l’emploi informel occupe une place considérable, un faible taux de chômage ne signifie pas nécessairement que les jeunes disposent d’emplois stables, correctement rémunérés et assortis d’une protection sociale.
Un diplômé contraint de multiplier les activités précaires pour survivre peut être statistiquement considéré comme occupé, sans bénéficier d’une véritable insertion professionnelle.
Cette réalité impose de dépasser les indicateurs traditionnels. Combien de jeunes accèdent chaque année à un emploi déclaré ? Combien bénéficient d’une rémunération décente ? Combien de diplômés trouvent un travail correspondant à leur formation ? Combien de jeunes entrepreneurs parviennent à développer une activité économiquement viable ?Ces questions méritent des réponses publiques, régulières et vérifiables.
Migration clandestine, traiter les causes plutôt que les conséquences
Le président Ouattara a également évoqué des démarches auprès de pays d’Afrique du Nord pour faciliter la mobilité des jeunes et réduire les dangers des traversées migratoires.
Cette préoccupation répond à une tragédie humaine bien réelle. Chaque année, des migrants africains affrontent les dangers du Sahara et de la Méditerranée dans l’espoir de meilleures perspectives économiques.
Mais la sécurisation des déplacements ne peut constituer, à elle seule, une politique de jeunesse.
La véritable réponse doit également se construire dans les territoires d’origine, à travers l’emploi local, le développement des PME, l’accès au financement, la modernisation agricole et la création d’activités productives.
Un jeune ne devrait pas être contraint de risquer sa vie pour espérer vivre dignement de son travail.
Quatre indicateurs pour juger les résultats du mandat
Si l’emploi et la jeunesse constituent désormais des priorités présidentielles, leur réalisation devrait pouvoir être suivie à travers quatre engagements mesurables.
Premièrement, publier chaque année les résultats des apprentissages fondamentaux, particulièrement en mathématiques, à la fin du primaire et du premier cycle secondaire, à partir d’évaluations comparables.
Deuxièmement, rendre public le nombre moyen d’élèves par classe dans les établissements publics, afin d’apprécier concrètement les conditions d’enseignement et les besoins en infrastructures scolaires.
Troisièmement, mesurer l’évolution de l’emploi formel des jeunes, en distinguant les emplois déclarés, les activités précaires et les situations de sous-emploi.
Quatrièmement, publier le nombre de places disponibles dans les formations techniques et professionnelles, accompagné du taux d’insertion des diplômés six mois et douze mois après leur sortie.
Ces indicateurs permettraient aux citoyens de mesurer les progrès accomplis et d’identifier les politiques nécessitant des corrections.Ils offriraient surtout au gouvernement la possibilité de démontrer que ses ambitions sociales se traduisent par des transformations concrètes.
Le véritable héritage ne se décrète pas
Alassane Ouattara a incontestablement marqué l’évolution économique et institutionnelle de la Côte d’Ivoire. Mais l’appréciation de son héritage ne saurait se limiter aux infrastructures construites, aux investissements mobilisés ou aux performances de croissance.
Elle dépendra également de la capacité du pays à offrir aux générations futures une école performante, un marché du travail accessible, des institutions solides et des perspectives d’ascension sociale.
L’enjeu est d’autant plus important que la jeunesse représente la majorité de la population ivoirienne. Elle ne peut demeurer indéfiniment bénéficiaire annoncée des politiques publiques sans devenir l’une de leurs principales bénéficiaires effectives.
Le temps des intentions doit désormais laisser davantage de place à celui des résultats.
À Genève, le président ivoirien a choisi l’emploi comme symbole de l’héritage qu’il souhaite transmettre. Ce choix engage son gouvernement devant une génération qui attend moins de promesses et davantage de possibilités de construire son avenir.
L’histoire retiendra les routes, les ponts et les grands investissements. Mais la jeunesse jugera aussi ce qu’elle aura appris, ce qu’elle aura gagné et les perspectives qui lui auront été ouvertes.
Un héritage présidentiel ne se mesure pas seulement à ce qu’un dirigeant construit pendant son mandat. Il se mesure surtout à ce que les générations suivantes pourront accomplir grâce à lui.
Karim Bamba
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