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CÔTE D’IVOIRE : DE 1992 À 2026, LES ACTEURS CHANGENT, LES DÉFIS DÉMOCRATIQUES DEMEURENT

Ces trois (3) dernières décennies, la Côte d'Ivoire les a vécues au gré des revirements politiques.

Par Kader Diomandé6 min de lecture
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Les trois dinosaures de la scène politique ivoirienne après la mort d'Houphouet Boigny
Les trois dinosaures de la scène politique ivoirienne après la mort d'Houphouet Boigny

De l’adoption de la loi anticasseurs en 1992 aux procédures judiciaires engagées contre des responsables de l’opposition en octobre 2026, l’histoire politique ivoirienne invite à réfléchir aux rapports entre pouvoir, justice et libertés publiques. Les circonstances diffèrent, mais une exigence traverse les époques : garantir la même protection juridique à tous les citoyens, quelle que soit leur position politique.

 

1990 à 1993 : Alassane Ouattara à la tête du gouvernement

 

En novembre 1990, sous la présidence de Félix Houphouët-Boigny, Alassane Ouattara est nommé Premier ministre de Côte d’Ivoire.

Le pays traverse alors une période de difficultés économiques et de mutations politiques marquées notamment par le retour au multipartisme.

C’est dans ce contexte qu’est adoptée, en 1992, la législation communément appelée loi anticasseurs, destinée à encadrer les responsabilités liées aux troubles survenant lors des manifestations.

À cette époque, Alassane Ouattara dirige le gouvernement, mais il n’est pas encore à la tête du Rassemblement des républicains.

 

Cette précision est essentielle pour comprendre la suite des événements.

 En décembre 1993, après le décès du président Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié accède à la présidence de la République. Alassane Ouattara quitte la Primature et poursuit ensuite sa carrière au Fonds monétaire international.

 1994 à 1999 : du changement politique aux poursuites contre le RDR

En 1994, le Rassemblement des républicains naît d’une scission au sein du PDCI-RDA.

Alassane Ouattara, qui avait précédemment exercé les fonctions de Premier ministre, rejoint progressivement le paysage politique de l’opposition. En août 1999, il prend officiellement la présidence du RDR.

 

Quelques semaines plus tard, le 27 octobre 1999, une manifestation du parti donne lieu à des affrontements avec les forces de l’ordre.

Plusieurs dirigeants du RDR sont arrêtés, parmi lesquels Henriette Dagri Diabaté, alors secrétaire générale du parti. Ils sont poursuivis en application de la loi anticasseurs.

Les autorités justifient ces procédures par la nécessité de faire respecter l’ordre public. Le RDR, pour sa part, les dénonce comme une restriction des libertés politiques.

Le rapprochement historique mérite attention.

Une loi adoptée en 1992, alors qu’Alassane Ouattara dirigeait le gouvernement, est appliquée sept ans plus tard à des responsables du parti dont il est devenu le président.

Cette succession d’événements rappelle que les textes législatifs survivent aux gouvernements et peuvent concerner, à des moments différents, ceux qui ont exercé le pouvoir comme ceux qui s’y opposent.

1999 à 2011 : une décennie de bouleversements politiques

Le 24 décembre 1999, un coup d’État militaire met fin à la présidence d’Henri Konan Bédié et ouvre une période de transition conduite par le général Robert Guéï.

En octobre 2000, Laurent Gbagbo accède à la présidence de la République à l’issue d’une nouvelle séquence de tensions politiques.

La crise de septembre 2002 entraîne ensuite une profonde division du pays et ouvre plusieurs années de confrontation, de négociations et de tentatives de réconciliation.

L’élection présidentielle de 2010 débouche sur une crise postélectorale majeure.

En mai 2011, Alassane Ouattara est investi président de la République.

Cette accession au pouvoir constitue un tournant dans la trajectoire politique de l’ancien Premier ministre, devenu chef de l’opposition avant d’accéder à la magistrature suprême.

Le RDR, longtemps associé aux revendications de l’opposition, devient une composante centrale de la majorité présidentielle, puis du RHDP unifié.

Cette évolution illustre une réalité démocratique fondamentale : les positions politiques changent avec le temps, mais les principes de l’État de droit doivent demeurer constants.

2011 à 2026 : de nouvelles responsabilités, de nouvelles interrogations

Depuis 2011, le paysage institutionnel ivoirien a connu d’importantes transformations.

Le RHDP s’est progressivement affirmé comme la principale formation de la majorité présidentielle, tandis que le PDCI-RDA et le PPA-CI occupent des positions d’opposition.

En octobre 2026, plusieurs responsables de ces deux formations sont concernés par des procédures judiciaires liées notamment aux troubles entourant l’élection présidentielle de 2025.Selon leurs avocats, plusieurs d’entre eux ont été placés sous contrôle judiciaire après leur comparution devant la section antiterroriste du tribunal d’Abidjan.

Ces mesures ne constituent pas des condamnations. Les personnes mises en cause bénéficient de la présomption d’innocence, et les qualifications retenues doivent être appréciées à la lumière des faits et des preuves propres à chaque dossier.

Il serait inexact d’assimiler automatiquement les procédures de 2026 aux poursuites engagées en 1999.Les infractions alléguées, les cadres juridiques et les circonstances politiques sont différents. Le parallèle soulève néanmoins une question institutionnelle légitime. Comment garantir que les instruments juridiques destinés à préserver la sécurité publique soient toujours appliqués dans le respect des libertés fondamentales et des droits de la défense ?

 

L’expérience politique comme source de responsabilité

 

L’histoire ivoirienne offre un enseignement précieux. Les responsables politiques qui ont successivement connu l’exercice du pouvoir et les contraintes de l’opposition disposent d’une expérience particulière du fonctionnement des institutions.

Cette expérience peut contribuer à renforcer leur sens des responsabilités et leur attachement aux garanties démocratiques.

Les libertés publiques ne devraient pas être appréciées différemment selon que l’on appartient à la majorité ou à l’opposition.

 

Elles constituent un patrimoine commun à tous les citoyens.

 

De même, l’autorité de l’État ne saurait être remise en cause dans son principe lorsqu’elle s’exerce conformément à la loi et sous le contrôle d’une justice indépendante.

La démocratie exige à la fois un État capable de protéger la société et des institutions capables de protéger chaque citoyen contre l’arbitraire.

Ces deux exigences ne sont pas contradictoires. Elles sont complémentaires. La sécurité et les libertés, deux exigences indissociables

La Côte d’Ivoire, comme tout État souverain, doit prévenir les violences, poursuivre les infractions et protéger ses institutions.

 

La lutte contre le terrorisme relève pleinement de cette responsabilité.

 

Toutefois, la gravité des accusations rend d’autant plus indispensables la rigueur des enquêtes, la proportionnalité des mesures et le respect des garanties judiciaires.

 Le droit de manifester pacifiquement, la liberté d’expression et le pluralisme politique participent également à la stabilité démocratique.

Les partis politiques, de leur côté, ont la responsabilité de privilégier les voies pacifiques et de respecter le cadre républicain.

Une République solide ne choisit pas entre sécurité et liberté. Elle organise leur coexistence dans le respect de la loi.

C’est dans cet équilibre que se construit la confiance entre les citoyens, la justice et les institutions.

 

Quand l’histoire interpelle la conscience des gouvernants

 

En 1992, une législation est adoptée sous un gouvernement dirigé par Alassane Ouattara. En 1999, elle est appliquée à des responsables de son parti, alors dans l’opposition. En 2011, celui-ci accède à la présidence de la République. En 2026, de nouvelles procédures concernant des opposants relancent le débat sur les garanties judiciaires.

Cette chronologie ne démontre pas que les situations sont équivalentes. Elle rappelle surtout une exigence fondamentale.

Les principes que l’on défend dans l’opposition doivent conserver la même valeur lorsqu’on exerce le pouvoir.

La Côte d’Ivoire a traversé suffisamment d’épreuves pour que chaque période de son histoire devienne une source d’enseignement et de responsabilité.

 

Comme le rappelle l’Ecclésiaste :

 

« Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera ; il n’y a rien de nouveau sous le soleil. »

Mais la répétition de l’histoire n’est pas une fatalité. L’expérience du passé peut éclairer les décisions du présent.

 

Le véritable test d’un dirigeant n’est pas seulement sa capacité à défendre les libertés lorsqu’il en a besoin, mais sa volonté de les garantir lorsqu’il détient le pouvoir.

De 1992 à 2026, les gouvernements se sont succédé, les alliances ont évolué et les responsabilités ont changé de mains. Une exigence demeure : que la loi s’applique avec impartialité et protège les droits de chacun.

Car la démocratie ne progresse pas simplement lorsque les rôles s’inversent. Elle se consolide lorsque les principes demeurent, quels que soient ceux qui exercent le pouvoir.

L’histoire retiendra autant les décisions des gouvernants que leur capacité à tirer les leçons des épreuves qu’ils ont eux-mêmes traversées.

 Dr Tete Samuel Mathey

Libre penseur

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