AFRIQUE, BRISER LES CHAÎNES INVISIBLES POUR REPRENDRE POSSESSION DE NOTRE AVENIR
L'Afrique a son destin en mains. Elle doit activer de leviers endogènes importants pour aller de l'avant.

L’Afrique a conquis ses indépendances politiques. Elle doit maintenant franchir une autre étape décisive. Penser par elle-même, former ses compétences, produire davantage sur son sol, consolider ses institutions et défendre collectivement ses intérêts. Ma thèse est simple. Le développement africain ne progressera pas seulement par les discours. Il avancera lorsque nous transformerons nos fragilités en politiques concrètes. À la dévalorisation de soi doivent répondre l’éducation, la connaissance de notre histoire et la maîtrise de nos récits. Aux défaillances du leadership doivent répondre des institutions fortes, le mérite et la responsabilité. À la fragmentation doivent répondre l’intégration économique, les infrastructures communes et la coopération scientifique. Il faut passer de la conscience africaine à la capacité africaine. Les rapports de force internationaux continueront d’exister. Nous ne les modifierons durablement qu’en renforçant notre pouvoir de négociation, de production, d’innovation et d’organisation. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la lutte contre « l’esclavage mental ». Il ne s’agit pas de rechercher éternellement des responsables ailleurs, mais d’identifier ce qui nous fragilise et de construire les instruments permettant d’y répondre.
LA PREMIÈRE CHAÎNE, CELLE DES REPRÉSENTATIONS
Pendant des générations, l’Afrique et les populations noires ont parfois été décrites à travers des représentations réductrices. Guerres, pauvreté, instabilité, maladies et migrations occupent une place importante dans le récit international sur le continent. Ces réalités existent, mais elles ne résument pas l’Afrique.
La réponse doit commencer par l’éducation. L’histoire africaine, ses civilisations, ses penseurs, ses scientifiques, ses entrepreneurs, ses réussites comme ses échecs doivent trouver davantage de place dans les programmes scolaires, les universités et les productions culturelles. Il faut aussi investir dans nos médias, nos industries culturelles, nos maisons d’édition et nos plateformes numériques. Un continent qui ne produit pas suffisamment son propre récit laisse nécessairement d’autres raconter son histoire à sa place.
L’objectif n’est pas de fabriquer une histoire glorieuse artificielle, mais de donner aux nouvelles générations les connaissances nécessaires pour regarder le monde sans complexe et l’Afrique sans complaisance.
LA DEUXIÈME CHAÎNE, CELLE DU LEADERSHIP
Aucune transformation durable n’est possible sans institutions solides et dirigeants responsables. Les influences extérieures ont pesé sur certaines trajectoires africaines, mais nos propres responsabilités doivent également être assumées.La réponse ne peut être seulement de rechercher de « bons dirigeants ». Il faut construire des systèmes capables de faire émerger les compétences, de contrôler l’exercice du pouvoir et d’organiser son renouvellement. Cela suppose des administrations recrutant davantage sur le mérite, des institutions de contrôle opérationnelles, une justice crédible, l’évaluation des politiques publiques et une véritable culture de reddition des comptes. La solidité d’un État se mesure aussi à sa capacité à fonctionner au-delà des personnes qui le dirigent.
LA TROISIÈME CHAÎNE, CELLE DE LA DIVISION
L’Afrique possède une diversité exceptionnelle de peuples, de langues, de cultures et de traditions. Cette diversité devient une faiblesse lorsqu’elle est instrumentalisée pour opposer les citoyens ou dresser les États africains les uns contre les autres.La réponse doit être pratique. Davantage de routes, de chemins de fer, de corridors logistiques, de réseaux énergétiques et d’infrastructures numériques doivent relier nos économies. La circulation des étudiants, chercheurs, entrepreneurs, travailleurs qualifiés, capitaux et marchandises doit également être facilitée.L’intégration africaine ne se mesurera pas seulement au nombre de sommets organisés. Elle se mesurera au temps nécessaire pour transporter une marchandise d’un État africain à un autre, au coût des transactions, au nombre de projets industriels communs et à la capacité de nos chercheurs à travailler ensemble. L’unité devient crédible lorsqu’elle produit des résultats visibles.
PRODUIRE DAVANTAGE DE VALEUR EN AFRIQUE
Notre ambition doit devenir économique, scientifique et technologique. Nos matières premières doivent progressivement devenir des produits transformés sur notre sol. Nos systèmes financiers doivent mieux accompagner les PME productives et nos universités être davantage reliées aux entreprises, à l’industrie et à la recherche. Agriculture, transformation industrielle, énergie, numérique, intelligence artificielle, santé, transport et logistique doivent devenir des secteurs stratégiques de long terme. Une question doit guider cette politique. Quelle part de la valeur produite à partir des ressources africaines reste réellement en Afrique ? En augmentant cette part, nous créerons davantage d’emplois, de compétences, d’entreprises et de ressources pour financer notre développement.
FAIRE DE LA JEUNESSE UNE FORCE PRODUCTIVE
La transformation du continent ne viendra pas d’un homme providentiel. Elle dépendra de millions d’Africains capables d’apprendre, d’entreprendre, de produire et d’innover.Cela impose de rapprocher l’école du monde économique. Les formations professionnelles doivent davantage correspondre aux métiers dont nos économies ont besoin et les jeunes entrepreneurs accéder plus facilement au financement, à l’accompagnement, aux marchés et aux technologies. Chaque État africain devrait identifier ses secteurs stratégiques et préparer les compétences nécessaires à leur développement. Former, financer, produire, employer. La confiance en soi doit aussi devenir une politique économique.
PASSER DU PANAFRICANISME DE CONVICTION AU PANAFRICANISME DE PRODUCTION
L’idéal panafricain doit devenir économique, scientifique, technologique et institutionnel. Nous devons développer des chaînes de valeur régionales dans lesquelles plusieurs États participent à la fabrication d’un même produit. Une matière première peut être extraite dans un pays, transformée dans un autre, assemblée dans un troisième et commercialisée à l’échelle continentale. Nous devons également mutualiser certaines capacités coûteuses dans la recherche, les technologies avancées, l’énergie et la formation de haut niveau. Il ne s’agit pas d’effacer les États africains ni les identités nationales, mais de construire ensemble ce qu’aucun pays ne peut toujours réaliser seul.
Voilà le passage essentiel.
De la dénonciation à la construction. De la conscience à la compétence. De la ressource brute à la transformation. De la fragmentation à l’intégration. Du panafricanisme proclamé au panafricanisme productif. Cette transformation ne sera l’œuvre ni d’un dirigeant ni d’une génération providentielle. Elle appelle les États à mieux gouverner, les universités à former et chercher, les entreprises à produire et investir, les médias à mieux raconter le continent, les diasporas à partager leurs compétences et leurs réseaux, et la jeunesse à prendre toute sa place dans la création de valeur. À chacun sa responsabilité. À tous, une ambition commune. Ne demandons plus seulement ce que le monde fera de l’Afrique. Demandons-nous ce que, ensemble, nous allons faire de l’Afrique.Et commençons maintenant.
Dr Tete Samuel Mathey
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