AFFAIRE JEUNE AFRIQUE – MINISTÈRE DE LA JUSTICE : LE FEUILLETON DES DÉMENTIS ET DES MISES À JOUR
Vous aimez la presse internationale ? Assumez aussi ses coups de griffe !

Il y a des spectacles qui méritent qu'on s'installe confortablement dans son fauteuil, avec du pop-corn, et qu'on se contente de regarder. Celui qui se joue actuellement entre le ministère ivoirien de la Justice et le magazine panafricain Jeune Afrique en est un. Et, pour une fois, nous avons une petite suggestion à faire à nos autorités : et si on regardait ailleurs ?
Non pas par indifférence à la gravité des faits évoqués, encore moins par désintérêt pour le fonctionnement de notre appareil judiciaire. Mais simplement parce qu'il serait peut-être temps que chacun assume ses choix, ses fréquentations médiatiques et, surtout, les conséquences qui vont avec.
Les faits sont suffisamment éloquents. Dans son édition publiée le vendredi 30 octobre dernier, Jeune Afrique consacre un article au fonctionnement du Pôle pénal économique et financier (PPEF), cette juridiction spécialisée chargée de connaître des infractions économiques et financières. Des révélations qui mettent en lumière de supposés dysfonctionnements au sein de cette institution judiciaire.
À peine deux heures après la publication de l'article, le ministère de la Justice sort de sa réserve. Un samedi ! Un communiqué est rapidement concocté pour apporter un démenti aux informations du magazine. Une célérité qui, à elle seule, mérite d'être relevée. Il faut croire que certaines publications ont le don de réveiller les institutions, même un week-end.
Le communiqué ministériel apporte certes des éléments de réponse, mais laisse aussi subsister quelques interrogations. Puis, dans un nouvel épisode de ce feuilleton médiatique, Jeune Afrique annonce avoir actualisé son article, avec une tonalité sensiblement différente et des accusations fortement atténuées.
Et depuis ? Rien. Ou presque.
Pas de nouvelle montée au créneau. Pas de menace tonitruante. Pas de déclaration martiale annonçant la saisine des instances de régulation des médias. Pas de grand sermon sur les exigences déontologiques du journalisme. Le calme est revenu dans la maison.
C'est presque touchant !
Mais imaginons un instant que cet article ait été publié par un média ivoirien. Imaginons qu'une rédaction locale ait osé mettre en lumière les mêmes interrogations sur le fonctionnement du PPEF. Aurait-on eu droit à la même délicatesse ? À la même retenue ? À la même courtoisie institutionnelle ?
Permettez-moi d'en douter sérieusement.
Car, chez nous, il existe visiblement deux catégories de médias : ceux dont les publications méritent une réaction mesurée, presque diplomatique, et ceux auxquels on peut rappeler, à la moindre contrariété, qu'il existe des instances de régulation, des procédures et des textes de loi. Pour ces derniers, un article qui déplaît peut rapidement se transformer en affaire d'État.
Il suffit parfois qu'un « blakrô » se sente égratigné pour que les grands principes de la déontologie journalistique soient subitement convoqués. Les menaces fusent, les intimidations ne sont jamais loin et l'on découvre, avec une étonnante promptitude, que la liberté de la presse doit avoir des limites.
Mais, devant Jeune Afrique, curieusement, les gants sont enfilés. On communique, on dément, on explique, on nuance. Et lorsque le magazine modifie sa publication, même sans excuses, chacun semble retrouver ses esprits.
Alors, franchement, pourquoi devrions-nous nous agiter ?
Vous avez fait le choix de vos médias préférés. Vous leur accordez votre confiance, votre disponibilité et vos confidences. Vous les invitez dans vos cercles, leur réservez vos exclusivités et semblez parfois leur reconnaître une capacité d'analyse que vous refusez aux journalistes qui travaillent pourtant à quelques kilomètres de vos bureaux. Très bien ! C'est votre droit. Mais assumez aussi les conséquences de cette préférence.
Car, c'est là que se trouve le véritable problème. Lorsque tout va bien, nos autorités ont souvent les yeux rivés sur la presse internationale. Les interviews prestigieuses, les portraits flatteurs, les dossiers spéciaux et les grandes tribunes dans les magazines étrangers sont accueillis comme autant de consécrations. On s'en réjouit, on les partage, on les commente et on en fait parfois des trophées de communication.
La presse ivoirienne, elle, peut attendre.
Elle peut attendre pour obtenir un entretien. Elle peut attendre pour accéder à certaines informations. Elle peut attendre pour obtenir une réponse à ses questions. Elle peut même attendre que les entreprises qui la font vivre cessent de suffoquer.
Mais, que survienne une publication embarrassante dans un média international et, soudain, on se rappelle qu'il existe des journaux, des radios, des télévisions et des plateformes d'information en Côte d'Ivoire. On cherche alors des relais locaux, des voix pour porter la contradiction, des plumes pour rétablir la vérité officielle. La presse nationale redevient fréquentable. On sollicite ses colonnes, ses antennes et ses audiences.
En somme, on la néglige quand tout va bien et on voudrait qu'elle monte au front quand ça va mal.
Eh bien, non !
La presse ivoirienne n'est pas un service après-vente des opérations de communication gouvernementales. Elle n'est pas une cellule de rattrapage destinée à réparer les dégâts provoqués par les publications de vos médias internationaux préférés. Elle n'a pas vocation à jouer les pompiers chaque fois que les relations entre les palais et les rédactions étrangères se compliquent.
Vous aimez Jeune Afrique ? Vous lui faites confiance ? Vous lui accordez une place de choix dans votre dispositif de communication ? Alors, assumez aussi ses articles qui vous déplaisent. C'est le jeu de la presse. Et c'est précisément ce que vous semblez parfois oublier lorsqu'il s'agit des médias nationaux.
Que les choses soient claires : nous ne prenons pas fait et cause pour Jeune Afrique. Nous ne prétendons pas que tout ce qu'écrit ce magazine est parole d'Évangile. Pas davantage que nous ne considérons que le communiqué du ministère constitue nécessairement la vérité définitive. Les deux parties doivent répondre de leurs affirmations. Les faits doivent être établis et l'opinion doit pouvoir se faire sa propre religion.
Mais, ce débat, entre Jeune Afrique et le ministère de la Justice, ne devrait pas devenir une nouvelle occasion de mobiliser la presse ivoirienne à la rescousse d'autorités qui ne lui accordent pas toujours la considération qu'elle mérite.
Et pendant que ce petit monde s'explique, il serait peut-être plus utile de s'intéresser à une autre urgence : la survie de notre presse nationale.
Car, pendant que l'on trouve les moyens, les arguments et la disponibilité nécessaires pour répondre à un magazine international en un samedi après-midi, des entreprises de presse ivoiriennes se battent quotidiennement pour payer leurs journalistes, régler leurs factures et maintenir leurs publications. Des rédactions travaillent dans des conditions précaires. Des professionnels accumulent les sacrifices. Des organes d'information disparaissent dans une indifférence presque générale.
Là, en revanche, les urgences semblent moins pressantes. Les communiqués sont moins rapides. Les grandes déclarations de soutien se font rares.
On nous parlera certainement de la responsabilité des entreprises de presse, de la nécessité de trouver de nouveaux modèles économiques et de l'obligation pour les journalistes de se professionnaliser. Nous sommes parfaitement d'accord. Mais, la responsabilité ne saurait être à sens unique. Le respect des médias, l'accès équitable à l'information et la considération due aux professionnels de la presse font également partie des responsabilités des pouvoirs publics.
Il ne suffit pas de célébrer la liberté de la presse à l'occasion des grandes cérémonies pour en être un véritable défenseur au quotidien.
À force de regarder ailleurs, nos autorités risquent de ne plus voir ce qui se meurt sous leurs fenêtres. Et ce serait une bien mauvaise nouvelle pour la démocratie ivoirienne.
Alors, pour cette fois, chers communicants, chers responsables et autres zélateurs de la communication institutionnelle, permettez-nous de vous laisser à vos échanges avec Jeune Afrique.
Quand on choisit de faire la cour aux médias des autres, il faut aussi savoir essuyer leurs coups de griffe sans courir chercher les médias de chez soi pour se faire consoler.
Journalistes de Côte d’Ivoire, et si, pour une fois, on regardait ailleurs ?
Franck ETTIEN
Journaliste et politologue
Dans nos dossiers
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