18 septembre 2002, la nuit où le destin de Blé Guirao a basculé
Blé Guirao aura vécu des moments particulièrement difficiles et douloureux dès le déclenchement de la crise de septembre 2002.

De l’agression d’Adjamé au dernier appel de Robert Gueï, puis à près de onze mois de clandestinité, Blé Guirao Jean Debadéa raconte les heures où son destin personnel a rencontré l’une des grandes fractures de l’histoire contemporaine de la Côte d’Ivoire. Vingt-quatre ans après, il revient sur cette période, rend hommage à ceux qui l’ont protégé et transmis une mémoire qui continue de l’habiter. Le mercredi 18 septembre 2002 commence pourtant comme une journée ordinaire pour Blé Guirao. Enseignant au Lycée classique d’Abidjan à Cocody, après un passage au Lycée moderne de Koumassi, il participe à la réunion préparatoire à la rentrée scolaire 2002-2003. À l’issue de la rencontre avec l’administration, il récupère son emploi du temps et prend la direction de son domicile à Abobo PK 18, en passant par Adjamé.
Une violente agression à Adjamé
À proximité de la gare STIF, sa journée bascule. Selon son témoignage, un homme l’interpelle par son nom avant de lui porter un coup au visage. Deux autres individus interviennent. Blé Guirao affirme avoir été frappé, poignardé dans le dos et jeté au sol, tandis que ses agresseurs tentaient de s’emparer de ses téléphones. Son salut viendra de vendeurs de journaux à la criée qui le reconnaissent et interviennent. Les agresseurs prennent la fuite. Blessé et ensanglanté, Blé Guirao est conduit dans une clinique par ceux qu’il considère, encore aujourd’hui, comme ses sauveteurs. L’épisode laisse derrière lui plusieurs interrogations. Pourquoi avait-il été appelé par son nom avant d’être frappé ? Pourquoi ses téléphones semblaient-ils particulièrement intéresser ses agresseurs ? Son témoignage ne permet pas d’établir les motivations de l’agression, mais ces questions prendront pour lui une dimension particulière quelques heures plus tard.
Le dernier appel de Robert Gueï
À l’époque, Blé Guirao dirige la jeunesse de l’UDPCI. Informé de l’agression, Diomandé Soualio, dit « le Vieux Lion », secrétaire général du bureau exécutif national de la jeunesse, alerte ses camarades puis le général Robert Gueï. Blé Guirao situe aux environs de 21 heures un appel qui restera gravé dans sa mémoire. Robert Gueï le joint à la clinique. Roger Abinader et Rose Doudou Gueï se trouvent, selon son récit, aux côtés de l’ancien chef de l’État et lui adressent également des paroles de réconfort. Robert Gueï aurait ensuite fait remettre de l’argent à Diomandé Soualio, Gué Gono Sylvain et Gnahé Théodore afin de prendre en charge les frais médicaux et les ordonnances. Les camarades quittent la clinique aux environs de minuit.Blé Guirao ne le sait pas encore, mais cet échange téléphonique sera, selon lui, sa dernière conversation avec Robert Gueï.
Au matin du 19 septembre, le pays bascule
Quelques heures plus tard, la radio placée à son chevet annonce des mouvements militaires dans Abidjan. Les événements s’accélèrent. La Côte d’Ivoire entre dans une crise politico-militaire qui constituera l’une des grandes ruptures de son histoire contemporaine.Dans les premières heures de la crise, Robert Gueï est publiquement mis en cause par des responsables du pouvoir de l’époque. Puis tombe la nouvelle de sa mort. Pour Blé Guirao, le choc est immense. Il affirme avoir rencontré Robert Gueï dans le cadre des activités de l’UDPCI quelques jours auparavant et avoir encore échangé avec lui au téléphone dans la soirée du 18 septembre. Depuis son lit de clinique, il décide de prendre publiquement position. Il raconte avoir accordé deux interviews à des radios étrangères afin de contester les accusations alors portées contre l’ancien chef de l’État.
De la clinique à la clandestinité
Cette prise de parole marque, dans son récit, le commencement d’une nouvelle épreuve. Convaincu d’être désormais en danger, Blé Guirao quitte précipitamment la clinique avec l’aide de ses proches. Il affirme avoir appris par la suite que deux véhicules 4x4 aux vitres teintées, transportant des hommes armés, seraient arrivés dans l’établissement pour le rechercher. Ces éléments relèvent de son témoignage et de ce qu’il dit avoir appris du médecin de la clinique. Pour lui, une décision s’impose alors. Il doit disparaître de la vie publique.
Le 19 septembre 2002 commence ainsi ce qu’il présente comme la deuxième clandestinité de son existence, après une première expérience remontant à ses années FESCI en 1991. Cette fois, elle durera près de onze mois.
Onze mois dans l’ombre
Du 19 septembre 2002 au 3 août 2003, Blé Guirao affirme avoir vécu caché, limitant ses déplacements et ses contacts. Pendant que la crise ivoirienne bouleverse progressivement le pays, son existence s’organise autour de la discrétion.Chaque sortie peut devenir un risque. Chaque contact doit être maîtrisé. Derrière l’engagement politique apparaît alors une autre réalité, beaucoup plus humaine, celle d’un homme éloigné de sa vie habituelle et dépendant d’un cercle restreint pour traverser l’épreuve.Son témoignage insiste particulièrement sur la solidarité dont il dit avoir bénéficié. Il cite Yao Kouadio Séraphin, Guéu Gono Sylvain et Yakoui Guinzio Serge parmi ceux qui auraient assuré son ravitaillement et maintenu discrètement le contact avec lui.Il exprime également sa reconnaissance à Albert Abdallah Mabri Toikeusse et à Mahi Clarisse pour le soutien qu’ils auraient apporté à sa famille et à lui-même.
Quand l’Histoire entre dans les familles
La clandestinité d’un responsable politique ne concerne jamais uniquement celui qui se cache. Derrière lui demeure une famille qui doit continuer à vivre malgré l’absence, l’incertitude et les inquiétudes. Blé Guirao insiste sur ceux qui se seraient occupés de sa « petite famille » durant cette période. Cette dimension rappelle que les grandes crises nationales ne se déroulent pas seulement dans les institutions, les états-majors ou les négociations politiques. Elles pénètrent aussi dans les maisons et bouleversent silencieusement des existences. Les chronologies retiennent les dirigeants, les affrontements et les accords. La mémoire personnelle conserve d’autres images, celui qui apporte un repas, celui qui transmet discrètement un message, celui qui paie une ordonnance ou celui qui accepte simplement de ne pas abandonner un camarade.
Robert Gueï, le souvenir d’une dernière voix
Dans le témoignage de Blé Guirao, Robert Gueï traverse toute cette histoire. Il y a les activités politiques des jours précédents, l’appel du 18 septembre au soir, puis l’annonce de sa mort quelques heures plus tard. Les circonstances de la disparition de l’ancien chef de l’État ont donné lieu, au fil des années, à des controverses et à des procédures judiciaires. Le témoignage de Blé Guirao reste donc celui d’un acteur directement engagé dans cette période, avec sa perception et ses interrogations. Mais derrière la dimension politique demeure une image beaucoup plus personnelle. Celle d’un homme blessé sur un lit de clinique qui reçoit les encouragements de son président sans imaginer qu’il entend sa voix pour la dernière fois.C’est probablement cette proximité entre l’ordinaire et le tragique qui donne aujourd’hui à son souvenir une telle intensité.
Le 3 août 2003, revenir à la lumière
Près de onze mois après avoir disparu de la vie publique, Blé Guirao situe sa sortie de clandestinité au 3 août 2003. Le 11 août, il participe à la rentrée politique de la jeunesse de l’UDPCI. Après des mois vécus dans l’ombre, ce retour prend pour lui une forte dimension symbolique et spirituelle. Il l’associe à sa foi et à la conviction d’avoir survécu grâce à la protection divine autant qu’à la solidarité des personnes qui l’ont entouré.Il se souvient notamment d’un chant du groupe Harpe de David autour d’une affirmation qui prend alors pour lui tout son sens, celle de vivre pour pouvoir raconter.Vingt-quatre ans plus tard, cette conviction demeure au cœur de son témoignage.
Raconter pour remercier et transmettre
Blé Guirao ne revient pas sur les 18 et 19 septembre 2002 uniquement pour raconter la violence. Son texte est aussi un hommage. Aux vendeurs de journaux qui lui sont venus en aide à Adjamé. Aux camarades qui ont rejoint la clinique. À ceux qui ont organisé sa mise à l’abri. À ceux qui l’ont ravitaillé durant sa clandestinité. À ceux qui ont soutenu sa famille. Et à Robert Gueï, dont il conserve le souvenir de ce dernier appel.Son récit demeure celui d’un acteur engagé, avec sa mémoire, ses convictions et les questions qui continuent de l’accompagner. Le travail historique consiste à confronter cette parole aux autres témoignages, aux archives et aux éléments judiciaires disponibles. Mais le témoignage conserve une valeur irremplaçable, celle de raconter comment un individu a traversé l’événement.
Une nuit, une vie, une page d’histoire
Pour Blé Guirao Jean Debadéa, le 18 septembre 2002 devait être une simple journée de rentrée scolaire. Il récupère son emploi du temps, quitte son établissement et prend le chemin de son domicile. Quelques heures plus tard, il est blessé dans une clinique. Dans la soirée, Robert Gueï l’appelle. Au matin, le pays bascule. Robert Gueï meurt. Et Blé Guirao entre dans une clandestinité qui durera près de onze mois.C’est peut-être dans cet enchaînement que réside toute la force de son récit. L’Histoire ne prévient pas toujours lorsqu’elle arrive. Elle peut commencer au détour d’une rue, dans une gare d’Adjamé, par un téléphone qui sonne ou par une voix entendue pour la dernière fois.Vingt-quatre ans après, Blé Guirao choisit de raconter pour que les visages qui ont accompagné ces heures ne disparaissent pas derrière les seules dates. Il raconte pour remercier ceux qui l’ont aidé. Il raconte pour rendre hommage à Robert Gueï. Il raconte enfin parce qu’après avoir vécu près de onze mois dans l’ombre, revenir à la lumière signifie aussi transmettre la mémoire de ceux, connus ou anonymes, qui ont permis que l’histoire puisse un jour être racontée.
Blé Guirao Jean Debadéa
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