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Littérature/ Le Noir de Bondoukou: Un ouvrage qui éclaire sur le peuplement de Bondoukou

Par Rédaction Le 22511 min de lecture
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Un livre riche en enseignements
Un livre riche en enseignements

Publié à Paris en 1921 dans la collection Études soudanaises, Le Noir de Bondoukou est une vaste étude consacrée aux populations de Bondoukou et de l’Est de l’actuelle Côte d’Ivoire. L’auteur, Louis Tauxier, administrateur colonial et ethnographe, s’appuie sur son séjour dans la région, sur des observations directes, des témoignages locaux, des traditions orales, des généalogies et des travaux antérieurs.

L’ouvrage cherche à comprendre comment s’est constitué le monde humain de Bondoukou. Son intérêt dépasse donc la simple description ethnographique. Il touche à l’histoire des migrations, à la formation des royaumes, au commerce, à l’islamisation, aux structures familiales, aux croyances, aux rapports entre peuples et aux transformations provoquées par la colonisation.

Il faut néanmoins garder à l’esprit que Tauxier écrit en administrateur colonial du début du XXᵉ siècle. Certains de ses concepts et jugements sont aujourd’hui dépassés. L’ouvrage doit donc être utilisé comme source historique à confronter avec l’archéologie, les traditions orales et les recherches contemporaines.

 I. Bondoukou, un carrefour ancien

La grande idée qui ressort de l’ouvrage est que Bondoukou n’est pas historiquement un territoire fermé. La région apparaît comme un carrefour entre plusieurs mondes. Elle se trouve à la rencontre de l’espace akan venant de l’Est, des réseaux mandingues et commerciaux venant du Nord et du Nord-Ouest, ainsi que de populations plus anciennement établies dans la région. Cette situation géographique explique la diversité exceptionnelle de Bondoukou. Les populations ne sont pas arrivées toutes au même moment. Certaines sont présentées comme plus anciennes, tandis que d’autres se sont progressivement installées à la suite de migrations, de guerres, d’alliances, de déplacements commerciaux ou de transformations politiques. C’est donc une histoire faite de couches successives de peuplement que Tauxier tente de reconstituer.

 II. Les Koulango et les populations anciennes

Les Koulango occupent une place fondamentale dans l’étude.Tauxier les présente parmi les populations importantes de l’ancien peuplement régional. Il s’intéresse à leurs villages, à leurs structures familiales, à l’agriculture, aux rapports sociaux, aux croyances et aux institutions politiques. La société koulango décrite par l’auteur repose largement sur la communauté familiale et villageoise. L’agriculture constitue l’un des fondements de l’économie. Mais les Koulango ne vivent pas isolés. Ils entretiennent des relations avec les communautés voisines et sont progressivement intégrés à des ensembles politiques et commerciaux plus larges. L’histoire koulango montre donc que Bondoukou possédait une profondeur historique antérieure aux formations politiques qui dominèrent ensuite la région. C’est un point essentiel pour comprendre l’ouvrage.

 III. L’arrivée des Dioula

La partie consacrée aux Dioula est historiquement très importante. Tauxier cherche à retracer leurs origines et leurs déplacements avant leur implantation dans la région de Bondoukou. Il rattache cette histoire au vaste monde mandingue et commercial ouest-africain. Les déplacements des populations ne correspondent évidemment pas aux frontières nationales actuelles. Les hommes, les familles, les marchands et les religieux circulaient dans un espace couvrant différentes régions qui appartiennent aujourd’hui à plusieurs États. L’auteur rapporte notamment différentes traditions concernant l’arrivée de groupes dioula dans la région. Il évoque les relations avec Bégho, ancienne cité commerciale située dans l’actuel Ghana, qui occupait une position stratégique dans les réseaux commerciaux reliant les régions productrices d’or, les zones forestières et les routes commerciales du Nord. Les Dioula apparaissent ainsi comme l’une des composantes majeures de cette économie régionale.

 IV. Le Dioula comme commerçant et intermédiaire culturel

 Dans l’univers décrit par Tauxier, les communautés dioula jouent un rôle particulièrement important dans le commerce. Le commerce n’est cependant pas seulement économique. Il transporte également des langues, des informations, des croyances, des pratiques sociales et des réseaux de solidarité. Le marchand devient donc un intermédiaire entre plusieurs mondes. Les réseaux dioula permettent de connecter Bondoukou à des espaces beaucoup plus éloignés. Cette dimension contribue à expliquer le développement de la ville comme centre commercial régional. Ainsi, Bondoukou ne doit pas être imaginée comme une périphérie isolée, mais comme un nœud d’un vaste réseau ouest-africain.

 V. Les Dioula et l’islam

 Le livre accorde également une grande importance à l’islam. Les communautés musulmanes sont notamment associées au commerce, à l’enseignement religieux, à l’écriture arabe et aux activités des marabouts. L’islam constitue ainsi une dimension essentielle de l’identité historique de Bondoukou. Mais Tauxier décrit également la coexistence de plusieurs systèmes religieux. L’islam n’efface pas immédiatement les croyances plus anciennes. Des pratiques différentes continuent d’exister parallèlement et peuvent parfois s’influencer. Cela révèle une société beaucoup plus complexe qu’une opposition simple entre musulmans et adeptes des religions traditionnelles. Bondoukou apparaît progressivement comme un lieu de coexistence et d’interpénétration religieuse.

 VI. Les Abron et le monde akan

 L’autre grande composante de l’histoire régionale étudiée par Tauxier est celle des Abron. Leur histoire appartient au vaste mouvement politique et humain du monde akan. L’auteur examine leurs origines, leurs migrations, leur arrivée dans la région et surtout la constitution de leur pouvoir politique. L’installation abron représente un tournant parce qu’elle contribue à la formation d’un système politique organisé autour de la royauté. Mais la domination politique ne signifie pas nécessairement disparition des autres communautés. C’est précisément l’un des aspects fascinants de Bondoukou. Plusieurs fonctions sociales peuvent être réparties entre différentes composantes de la population. Des communautés peuvent conserver leurs structures internes tout en participant à un ensemble politique plus vaste.

 VII. La royauté abron

 Tauxier consacre une place considérable à la monarchie abron. Il cherche à reconstituer les successions royales, les lignages, les rapports entre souverains, chefs et populations. Le roi n’est pas simplement un individu exerçant une autorité personnelle. La royauté appartient à un système de lignages, de traditions et de légitimité. Le pouvoir est entouré de règles et de symboles. Les questions de succession occupent naturellement une place importante, car elles déterminent la continuité politique et peuvent provoquer des rivalités. Tauxier tente alors d’établir des chronologies à partir des traditions recueillies. Il faut toutefois rester prudent : la chronologie orale ne fonctionne pas nécessairement selon les mêmes principes que les archives écrites européennes.

VIII. Une société fondée sur la famille et le lignage

Dans pratiquement toutes les communautés étudiées, la famille constitue une institution fondamentale. Mais il ne s’agit pas seulement de la famille nucléaire moderne. Tauxier décrit de vastes structures familiales réunissant plusieurs générations et plusieurs branches. Le lignage détermine une partie importante de la position de l’individu dans la société. Il influence notamment :

 * la succession et l’héritage ;

* le mariage ;

* l’accès à certaines fonctions ;

* la propriété et l’utilisation des biens ;

* les solidarités ;

* les obligations envers les autres membres du groupe.

 Pour comprendre les sociétés décrites par Tauxier, il faut donc comprendre que l’individu appartient d’abord à un réseau de parenté beaucoup plus vaste.

 IX. Mariages et alliances

Le mariage constitue également une institution sociale et politique. Il ne concerne pas uniquement deux individus. Il peut établir ou renforcer des relations entre familles, lignages ou communautés. Les échanges matrimoniaux contribuent ainsi au rapprochement des populations. Sur plusieurs générations, ils rendent les frontières identitaires beaucoup plus complexes qu’elles ne paraissent. C’est une clé importante pour comprendre l’histoire régionale : des communautés différentes ont vécu ensemble, commercé ensemble et parfois constitué des familles ensemble.

 X. Une économie essentiellement agricole

 Tauxier décrit également la vie économique. L’agriculture constitue le fondement matériel d’une grande partie de la société. Les villages produisent les denrées nécessaires à leur subsistance mais participent aussi aux échanges. La division économique entre groupes n’est jamais absolue. Néanmoins, certaines communautés ou catégories sociales développent des spécialisations particulières. À côté de l’agriculture existent le commerce, l’artisanat et différentes activités liées aux marchés.

 XI. L’importance capitale du commerce

Le commerce constitue probablement l’un des fils conducteurs les plus importants du livre. Bondoukou occupe une position privilégiée entre plusieurs zones économiques. Les marchandises circulent. Mais avec elles circulent également les personnes. Le marché devient donc beaucoup plus qu’un simple lieu économique. Il est un espace de rencontre entre civilisations. Des commerçants provenant de régions différentes peuvent y échanger leurs marchandises mais également leurs langues, leurs informations et leurs pratiques culturelles. C’est l’une des raisons de l’importance historique de Bondoukou.

 XII. Les autres peuples

 L’un des mérites de l’ouvrage est de ne pas réduire Bondoukou au triptyque Koulango-Dioula-Abron. Tauxier étudie ou mentionne également plusieurs autres populations, notamment les Nafana, Gbin, Gan, Gouro, Huéla, Dégha et Siti, ainsi que différents groupes présents dans les espaces voisins .Cette diversité confirme le caractère profondément composite de la région. Le mot « etc. » placé dans le sous-titre du livre est donc loin d’être anecdotique. Il représente la multiplicité humaine de l’espace étudié.

 XIII. Religions traditionnelles et conception du monde

Tauxier consacre de nombreuses pages aux croyances. Il étudie les conceptions du divin, les esprits, les rites, les sacrifices, les pratiques de protection, les interdits et les relations avec les ancêtres. Pour les sociétés qu’il observe, le monde visible et le monde invisible ne sont pas nécessairement séparés. Les événements touchant l’individu ou la communauté peuvent recevoir une interprétation spirituelle. Cependant, il faut ici être particulièrement prudent avec Tauxier. Son regard colonial et les catégories anthropologiques de son époque peuvent déformer la signification profonde de certaines pratiques. Ce qu’il présente parfois comme superstition doit aujourd’hui être étudié comme système religieux et représentation culturelle du monde.

 XIV. La question de l’esclavage et de la captivité

L’ouvrage aborde aussi la captivité et différentes formes de dépendance sociale présentes dans l’Afrique occidentale précoloniale. Les guerres, les rapports de domination et certains réseaux commerciaux ont produit des situations de captivité. Tauxier décrit certains de ces phénomènes ainsi que leur transformation avec l’établissement de l’administration coloniale. Là encore, il faut distinguer les observations documentaires de l’interprétation coloniale, puisque les autorités françaises utilisaient notamment la lutte contre certaines formes de servitude comme argument de légitimation de leur présence.

 XV. Bouna et les systèmes politiques voisins

 L’histoire de Bondoukou est également reliée à celle de Bouna et des territoires voisins. Tauxier examine les relations politiques entre ces différents espaces. Cela démontre encore une fois que les sociétés étudiées ne vivaient pas dans des territoires hermétiquement séparés. Les royaumes entretenaient des relations diplomatiques, commerciales ou militaires. Les changements de pouvoir dans une région pouvaient entraîner des déplacements de populations dans une autre.

 XVI. Les guerres et les transformations du XIXᵉ siècle

Le XIXᵉ siècle constitue une période de profond bouleversement. Les anciens équilibres politiques sont confrontés à des transformations internes mais également à l’expansion de nouveaux pouvoirs régionaux. Les routes commerciales deviennent des enjeux politiques. Le contrôle des territoires, des marchés et des populations produit rivalités et affrontements. Puis apparaît progressivement une nouvelle puissance : la France coloniale. L’ordre politique régional va alors être profondément transformé.

 XVII. L’arrivée de la colonisation française

La dernière phase historique étudiée par Tauxier concerne l’installation de l’autorité française. Les pouvoirs traditionnels doivent progressivement composer avec l’administration coloniale. Les anciens rapports entre royaumes, chefs et communautés sont transformés. La colonisation introduit une nouvelle hiérarchie politique qui cherche également à classer les populations et à identifier des chefs capables de servir d’intermédiaires avec l’administration. Cette situation explique d’ailleurs en partie pourquoi Tauxier réalise son étude : connaître les sociétés était aussi, pour l’administration coloniale, une manière de mieux les administrer. Son travail scientifique est donc inséparable du contexte politique dans lequel il est produit.

 La grande leçon historique du livre

 Si l’on dépasse le vocabulaire colonial, Le Noir de Bondoukou délivre involontairement une leçon particulièrement moderne. L’histoire de la Côte d’Ivoire ne commence pas avec ses frontières. Bien avant leur fixation, des peuples circulaient entre les espaces correspondant aujourd’hui à la Côte d’Ivoire, au Ghana, au Burkina Faso, au Mali et à d’autres territoires ouest-africains. Les identités se sont constituées au fil des migrations, des alliances, des mariages, des guerres, des marchés, des royaumes, des religions et des échanges. Bondoukou en constitue une illustration remarquable.

 

La question particulière des Dioula

 C’est probablement l’un des enseignements les plus intéressants lorsqu’on relit Tauxier aujourd’hui. Son ouvrage constitue un témoignage colonial ancien attestant que l’implantation et les réseaux dioula à Bondoukou s’inscrivent dans une histoire antérieure à la création de la Côte d’Ivoire indépendante. Il rapporte des traditions sur les déplacements de populations dioula et leurs relations avec les anciennes routes commerciales et des centres comme Bégho. Cela ne permet évidemment pas de transformer toutes les hypothèses de Tauxier en certitudes historiques. Mais cela rend difficile une représentation simpliste selon laquelle l’histoire des Dioula dans cette partie de l’actuelle Côte d’Ivoire serait uniquement récente. Elle appartient à une histoire régionale beaucoup plus ancienne. Koulango, Dioula et Abron : trois fonctions historiques qui se rencontrent; En simplifiant fortement le tableau de Tauxier, on pourrait dire que trois dimensions se rencontrent à Bondoukou : le Koulango représente notamment la profondeur du peuplement local et agricole ; l’Abron, l’une des grandes constructions politiques et royales ; le Dioula, l’une des grandes dynamiques commerciales et musulmanes. Mais il serait incorrect de figer ces peuples dans ces trois fonctions. Chacun possède sa propre complexité sociale, politique, économique et religieuse. Ce qui est historiquement remarquable est précisément leur interaction. De leur rencontre naît progressivement l’identité particulière de Bondoukou.

 Lecture profonde de l’ouvrage

 

En définitive, Louis Tauxier pensait écrire une étude permettant de distinguer et classifier les populations. Un siècle plus tard, son propre matériau permet paradoxalement de voir autre chose .Plus il cherche à séparer les peuples, plus les histoires qu’il recueille révèlent leurs relations.

 Les Koulango renvoient aux Abron.

 Les Abron renvoient au monde akan.

Les Dioula renvoient aux réseaux mandingues.

 Bondoukou renvoie à Bégho, Bouna et aux routes commerciales.

 Les mariages relient les familles.

 Le commerce relie les territoires.

 Les religions circulent.

 Les langues se rencontrent.

 Les royaumes se combattent puis négocient.

Bondoukou n’est pas l’histoire d’un peuple venu remplacer un autre. C’est l’histoire d’un carrefour où plusieurs peuples anciens, migrants, commerçants, agriculteurs, guerriers, religieux et souverains ont progressivement construit un même espace de civilisation.

Et c’est précisément ce qui fait de cet ouvrage de 1921 une source importante pour réfléchir aujourd’hui à l’ancienneté, à l’appartenance et à la diversité des populations de la Côte d’Ivoire — à condition de le lire avec le recul critique indispensable face à une œuvre produite dans le cadre colonial.

 La Rédaction

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