Culture

CHEIKH HAMIDOU KANE : L’ÉCRIVAIN QUI VOULAIT SAUVER L’ÂME DE L’AFRIQUE

Disparition d’un géant des lettres africaines, défenseur de la culture peule et artisan du dialogue entre les civilisations

Par admin4 min de lecture
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Cheikh Amidou Kane est décédé en début de ce mois d'octobre
Cheikh Amidou Kane est décédé en début de ce mois d'octobre

Il a appris à des générations d’Africains à s’interroger sur leur identité. Mais Cheikh Hamidou Kane ne s’est pas contenté d’écrire sur la mémoire, la culture et la dignité. Il a consacré une partie de son existence à les défendre. Derrière l’immense auteur de L’Aventure ambiguë se trouvait un militant discret de la préservation du patrimoine peul, convaincu qu’un peuple ne pouvait véritablement s’ouvrir au monde qu’en demeurant conscient de ses racines. Sa disparition, à 98 ans, referme un chapitre majeur de l’histoire intellectuelle africaine.

Décédé le 3 octobre 2026 à Dakar, Cheikh Hamidou Kane laisse un héritage qui dépasse largement la littérature. Écrivain, philosophe, ancien ministre et haut fonctionnaire international, il aura traversé près d’un siècle d’histoire africaine, de la colonisation aux indépendances, puis aux interrogations contemporaines sur l’identité et la mondialisation. Né le 2 avril 1928 à Matam, dans le Fouta Toro sénégalais, il grandit dans un environnement profondément marqué par la tradition islamique et la culture peule. Formé d’abord à l’école coranique, puis à l’enseignement français, il découvre très tôt les tensions entre deux systèmes de valeurs. Cette expérience personnelle deviendra la matière première d’une réflexion philosophique dont la portée dépassera les frontières du Sénégal.

 En 1961, la publication de L’Aventure ambiguë le propulse parmi les grandes figures de la littérature africaine. À travers Samba Diallo, jeune Africain partagé entre l’enseignement traditionnel et l’école occidentale, il explore une interrogation fondamentale. Comment acquérir les connaissances venues d’ailleurs sans perdre ce qui constitue sa propre identité ? Traduit dans une quarantaine de langues, étudié dans les établissements scolaires et universitaires, le roman devient une référence incontournable. Mais réduire Cheikh Hamidou Kane à ce seul chef-d’œuvre reviendrait à méconnaître une autre dimension essentielle de son engagement. Car l’homme de lettres était également un défenseur passionné du patrimoine culturel peul. Son implication dans Tabital Pulaagu, organisation consacrée à la sauvegarde et à la valorisation de la langue, des traditions et de l’identité fulbe, témoigne de cette conviction profonde.

 

À la présidence de cette organisation culturelle, Cheikh Hamidou Kane apporte une autorité intellectuelle et morale considérable. Son engagement donne une résonance particulière à la défense du pulaar, à la transmission des savoirs traditionnels et à la reconnaissance d’un patrimoine partagé par plusieurs communautés à travers l’Afrique de l’Ouest et le Sahel. Pour lui, préserver la culture peule ne signifiait pas dresser des frontières entre les peuples. Bien au contraire. Son approche reposait sur la reconnaissance des échanges historiques, des influences réciproques et de la contribution des Fulbe à la richesse des civilisations africaines. Cette vision mérite aujourd’hui une attention particulière. Dans un continent où les appartenances communautaires peuvent parfois être instrumentalisées, Cheikh Hamidou Kane défendait une conception ouverte de l’identité. Être profondément attaché à sa culture ne devait jamais conduire à rejeter celle des autres.

 Son combat dépassait ainsi la seule communauté peule. Il concernait toutes les langues africaines menacées de marginalisation, toutes les traditions fragilisées par l’oubli et toutes les générations confrontées au risque de grandir sans connaître suffisamment leur propre histoire. L’ancien ministre sénégalais avait également compris que la préservation culturelle ne pouvait être dissociée de l’éducation et du développement. Son parcours dans les institutions nationales et internationales lui avait permis de mesurer l’importance des politiques publiques dans la transmission des connaissances et la valorisation des patrimoines. Après L’Aventure ambiguë, il publie en 1995 Les Gardiens du temple, poursuivant sa réflexion sur les transformations des sociétés africaines après les indépendances. D’un ouvrage à l’autre, une même préoccupation traverse son œuvre. Comment construire une modernité africaine qui ne soit ni une imitation servile de l’Occident ni un enfermement dans le passé ?

 Cette interrogation demeure d’une remarquable actualité. À l’heure où les langues internationales dominent les systèmes éducatifs, les administrations et les espaces numériques, la transmission des langues africaines constitue un enjeu majeur de souveraineté culturelle. L’engagement de Cheikh Hamidou Kane invite ainsi les États africains à dépasser les hommages symboliques. Préserver les langues nationales, encourager leur enseignement, soutenir la recherche historique, numériser les patrimoines oraux et favoriser la circulation des œuvres africaines sont autant de moyens de prolonger concrètement son héritage. La disparition de l’écrivain a suscité de nombreux hommages au Sénégal et au-delà. Le président Bassirou Diomaye Faye a salué un homme qui avait permis à plusieurs générations d’Africains de réfléchir à leur rapport au savoir universel sans renoncer à leur identité. Les autorités sénégalaises et de nombreuses personnalités culturelles ont également honoré la mémoire d’un intellectuel dont la modestie égalait la profondeur de la pensée.

Mais le plus grand hommage à Cheikh Hamidou Kane ne résidera probablement ni dans les cérémonies officielles ni dans les discours de circonstance. Il se trouvera dans la capacité des générations futures à poursuivre son œuvre de transmission. Car, il avait compris une vérité essentielle. Une civilisation ne demeure vivante que lorsque ses héritiers savent préserver ce qu’ils ont reçu tout en ayant l’intelligence de l’enrichir au contact des autres. Cheikh Hamidou Kane appartient désormais à cette catégorie rare d’intellectuels dont l’œuvre continue de poser des questions longtemps après leur disparition. Il aura défendu la culture peule sans l’opposer aux autres cultures africaines, servi l’État sans abandonner sa liberté de pensée et célébré le savoir universel sans renier les valeurs de son enfance. Il laisse deux romans majeurs, une pensée universelle et une leçon de fidélité culturelle. Mais surtout, il rappelle à l’Afrique qu’elle ne peut construire durablement son avenir en abandonnant la mémoire de ce qu’elle est. Les grands écrivains laissent des livres. Les grands penseurs laissent des idées. Cheikh Hamidou Kane laisse aux générations africaines une responsabilité plus immense encore, celle de ne jamais devenir étrangères à leur propre civilisation.

 Noura Abiba F.

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