BURKINA FASO : REPRENDRE LA PLUME POUR RACONTER SON HISTOIRE
Quand l’Afrique décide de ne plus apprendre son passé avec les mots de ceux qui l’ont conquis

Qui écrit l’histoire d’un peuple finit souvent par influencer la manière dont ce peuple se regarde. Pendant des générations, des millions d’écoliers africains ont appris que des Européens avaient « découvert » leurs territoires, « exploré » leurs terres et apporté la civilisation à des sociétés qui possédaient pourtant leurs propres institutions, leurs savoirs, leurs royaumes et leurs systèmes d’organisation. Aujourd’hui, le Burkina Faso entend remettre en question cette lecture héritée de la période coloniale. Derrière la refonte annoncée des manuels scolaires se dessine un enjeu autrement plus profond. Celui de la reconquête de la mémoire africaine.
Quand les mots deviennent un enjeu de souveraineté
La volonté affichée par les autorités burkinabè de revoir l’enseignement de l’histoire africaine ouvre un débat fondamental sur la transmission du passé aux nouvelles générations.
Au cœur de cette démarche figure notamment la qualification attribuée à certaines figures européennes de la période coloniale. Le ministre concerné remet en question l’emploi systématique du terme « explorateurs » et défend, selon le rôle historique des personnages étudiés, des désignations telles qu’« envahisseurs » ou « espions ».
Cette interrogation dépasse largement une simple querelle de vocabulaire. Un explorateur découvre, dans l’imaginaire collectif, un espace supposé inconnu. Un envahisseur pénètre sur un territoire pour le soumettre. Un espion recueille des informations au profit d’intérêts politiques, militaires ou stratégiques.
Ces termes ne décrivent ni les mêmes intentions ni les mêmes réalités historiques. Leur utilisation doit donc reposer sur les faits, les archives et les missions effectivement accomplies par les acteurs concernés.
Car les mots employés dans une salle de classe ne sont jamais sans conséquence. Ils contribuent à construire la représentation qu’un enfant se fait de son pays, de ses ancêtres et de sa propre identité.
L’Afrique n’attendait personne pour entrer dans l’histoire
Bien avant les conquêtes coloniales européennes, le continent africain abritait des civilisations structurées, des réseaux commerciaux internationaux, des centres intellectuels et des pouvoirs politiques organisés.
Les empires du Ghana, du Mali et du Songhaï, les royaumes du Kongo et du Bénin, les traditions savantes de Tombouctou et les nombreuses organisations politiques précoloniales témoignent d’une histoire ancienne, complexe et profondément enracinée.
Présenter systématiquement l’arrivée des Européens comme le commencement de l’histoire africaine revient à réduire plusieurs siècles de trajectoires politiques, économiques et culturelles à une simple introduction à la colonisation.
Il ne s’agit pas de nier les voyages européens, les échanges commerciaux ou les transformations intervenues au contact des différentes civilisations. Il s’agit de restituer les événements dans leur totalité.
Les expéditions européennes ont parfois associé ambitions scientifiques, intérêts commerciaux, renseignement stratégique, prosélytisme religieux et projets de domination territoriale.
Enseigner cette complexité constitue une exigence historique, et non une entreprise de revanche.
Raconter aussi ceux qui ont résisté
L’histoire coloniale ne saurait être exclusivement celle des gouverneurs, des officiers, des administrateurs et des puissances conquérantes.
Elle est également celle des populations qui ont résisté, négocié, combattu, subi ou tenté de préserver leur autonomie.
De Samory Touré à la reine Nzinga, de la résistance de l’empire ashanti aux combats de nombreuses communautés africaines contre la pénétration coloniale, le continent possède une mémoire politique et militaire qui mérite une place centrale dans les programmes éducatifs.
Le Burkina Faso dispose lui-même d’un patrimoine historique considérable, notamment à travers les royaumes mossis, les résistances locales et les différentes trajectoires sociales qui ont précédé la constitution de la Haute-Volta coloniale.
Restituer cette mémoire permettrait aux jeunes générations de comprendre que leurs ancêtres ne furent pas uniquement les spectateurs de leur propre domination. Ils furent aussi des acteurs de l’histoire, capables d’organisation, de diplomatie, de résistance et d’innovation.
Décoloniser l’enseignement sans fabriquer une nouvelle histoire officielle
La démarche burkinabè soulève toutefois une exigence essentielle. Corriger les biais hérités de la colonisation ne doit pas conduire à remplacer une lecture idéologique par une autre.
Tous les voyageurs européens n’étaient pas nécessairement des espions. Toutes les expéditions ne poursuivaient pas des objectifs identiques. De même, l’histoire africaine ne peut être réduite à une opposition permanente entre des peuples innocents et des puissances étrangères exclusivement prédatrices.
Une réforme crédible doit distinguer les faits établis, les interprétations historiques et les discours politiques.
Elle doit mobiliser des historiens africains, des enseignants, des chercheurs, des linguistes et des spécialistes des traditions orales. Elle doit confronter les archives européennes aux sources africaines, valoriser les témoignages locaux et encourager les élèves à développer leur esprit critique.
L’objectif ne doit pas être de dicter aux enfants ce qu’ils doivent penser du passé, mais de leur donner les moyens de le comprendre.
Une histoire libérée de la domination coloniale ne doit pas devenir prisonnière d’une nouvelle domination idéologique.
C’est à cette condition que la réforme pourra constituer une avancée intellectuelle durable.
De Ouagadougou à Abidjan, un débat pour toute l’Afrique
L’initiative burkinabè interpelle bien au-delà de ses frontières. Elle invite les autres pays africains à examiner la place accordée à leurs propres figures historiques dans les programmes scolaires.
En Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Mali, au Ghana ou encore au Bénin, combien d’élèves connaissent réellement les institutions politiques précoloniales, les penseurs africains, les résistances locales et les grandes transformations économiques de leurs sociétés avant l’arrivée des administrations européennes ?
L’enseignement de l’histoire africaine gagnerait à dépasser les frontières nationales pour restituer les échanges, les migrations, les alliances et les dynamiques communes qui ont façonné le continent.
Il pourrait également intégrer davantage les contributions des femmes, les savoirs scientifiques endogènes, les traditions intellectuelles et les grandes figures de la construction des États modernes.
L’Union africaine, les universités et les institutions éducatives régionales auraient ici un rôle majeur à jouer dans la production de ressources pédagogiques scientifiquement solides.
L’ambition ne devrait pas être de produire cinquante-quatre histoires nationales isolées, mais de permettre aux jeunes Africains de comprendre leur appartenance à une histoire continentale plurielle.
La mémoire comme fondement de la confiance collective
Un enfant qui grandit dans la conviction que son peuple n’a jamais rien inventé, rien construit et rien apporté à l’humanité risque d’intérioriser une représentation diminuée de son héritage.
À l’inverse, découvrir les réalisations, les difficultés, les erreurs et les résistances de ses prédécesseurs peut contribuer à développer une conscience historique plus équilibrée.
Mais la connaissance du passé ne suffit pas, à elle seule, à produire le développement. Elle doit s’accompagner d’une éducation scientifique exigeante, d’institutions solides, d’une économie productive et de perspectives concrètes pour la jeunesse.
La fierté historique ne doit pas devenir un refuge nostalgique. Elle doit constituer un encouragement à créer, à entreprendre et à construire.
L’Afrique ne retrouvera pas sa grandeur uniquement en racontant ce qu’elle fut. Elle devra également démontrer ce qu’elle est capable de devenir.
Conclusion — Un peuple qui retrouve sa mémoire reprend possession de son avenir
La réforme engagée par le Burkina Faso pose finalement une question historique à l’ensemble du continent. Peut-on prétendre construire une souveraineté politique, économique et culturelle durable lorsque la mémoire collective demeure principalement organisée autour du regard de ceux qui ont exercé la domination ?
Reprendre la plume ne signifie pas effacer les pages écrites par les autres. Cela signifie retrouver la liberté de les examiner, de les compléter, de les contester lorsque les faits l’exigent et d’y inscrire pleinement les voix africaines.
L’histoire ne doit être ni un instrument de soumission ni une arme de propagande. Elle doit demeurer une école de vérité, de conscience et de responsabilité.
Le Burkina Faso ouvre ainsi un débat qui mérite d’être porté dans toutes les capitales africaines.
Car la conquête d’un territoire commence parfois par les armes. Mais sa domination peut se prolonger pendant des générations à travers les livres. Et lorsqu’un peuple reprend enfin la plume pour raconter son histoire, il accomplit déjà un acte de souveraineté.
Dr Tété Samuel Mathey Libre penseur
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